Rentrée Littéraire 2019 : Destins de femmes

La discrimination positive n’a pas de place, à Bookalicious. Cependant, il est fréquent que nous établissions des Readlists 100% Femmes. Ici, les cinq livres sélectionnés l’ont été parce qu’ils sont bons, qu’ils nous ont parlé et… qu’ils sont tous écrits par des femmes. Point de féminisme de papier au rendez-vous, ces textes résonnent fort, longtemps après les avoir terminés, et soulèvent pour certains des questions de fond sur la place d’une femme dans la société actuelle.  

Le Biscuit national. Zuska Kepplovà. Traduction de Nicolas Guy

Faisant partie des rares personnes n’ayant pas vu l’Auberge Espagnole, je vous demande par avance d’excuser l’absence de comparaisons que j’emploierai entre ce livre et le film précité. Ce roman patchwork slovaque n’en est pas moins l’une des grosses surprises de la rentrée littéraire. Ecrit par une docteur en études de genres, il s’inscrit naturellement dans la continuité thématique de son oeuvre : la recherche d’une identité propre dans un nouvel environnement et le sens, bien personnel, que l’on met dans le concept de « chez-soi ». S’il semble traité de manière légère, le sujet, la recherche du bonheur et de l’accord avec ses valeurs, s’articule lentement autour des histoires singulières que Zuska Kepplova raconte. Des trajectoires de jeunes expatriés qui tentent de se frayer un chemin vers l’âge adulte à travers les rencontres, l’amour, et le lien à leurs racines.

Chroniques d’un monde en mouvement, entre Paris, Londres, Helsinki et Budapest, valse des corps et des sentiments, Le Biscuit National déploie un mouvement original, entre fluidité et vertige, adaptation et valeurs, humour et mélancolie. Sans doute un peu comme dans l’Auberge Espagnole, ou comme dans la littérature existentialiste slovaque, que Zuska Kepplova remet au goût du 21e siècle et de ses questionnements. Editions Intervalles

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Ordinary people. Diana Evans. Traduction de Karine Guerre

Une chose est certaine : ils ont l’air de s’ennuyer un peu les couples à la dérive décrits dans cette fresque sociale. Diana Evans met en scène deux couples londoniens, enfants d’émigrés eux-mêmes devenus parents, des gens banals, avec des préoccupations relativement banales, des amis, des enfants, des envies, et parfois des regrets. Eux qui croyaient dur comme fer à l’intégration volent en éclat dans leur quartier résidentiel de Crystal Palace. Pour mieux observer ses protagonistes, Diana Evans les plonge dans un tourbillon d’introspection où son empathie et sa tendresse les sauvent de la crise de la quarantaine. L’heure des bilans ayant sonné, entre l’élection de Barack Obama et la mort de Michael Jackson, la vie quotidienne et la routine prennent le pas sur les aspirations, laissant un arrière-goût amer à nos quatre amis pas spécialement dans le vent.

La presse américaine salue cette autrice anglo-nigérienne pour, entre autres, son regard à la Dickens et à la Tolstoï. Si leur empreinte est évidente, Diana Evans possède un talent propre, une manière unique d’entrer dans la vie par l’inscription sociale de ses personnages et les descriptions des détails du quotidien, une manière unique d’égratigner la construction sociale et les attentes qu’elle génère. Enfin, la poésie qui se dégage de certaines de ses descriptions, comment elle ponctue le détour d’une phrase, distille un vent de délicatesse sur ce précis d’observation sociale. Editions Globe

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Onanisme. Justine Bo

Il est fréquent que les écrivains et écrivaines d’origine française s’emparent de sujets qui concernent des français d’origine étrangère. Souvent, c’est une catastrophe, ou au mieux, un flirt avec le racisme le plus naïf ou le colonialisme non assumé. Ici, le fait qu’il soit question d’une fille de 20 ans nommée Nour qui trouve un pistolet dans un bunker le lendemain de la victoire de la France pendant la Coupe du Monde n’a aucune importance. Justine Bo, dont l’écriture oscille entre brutalité crue et poésie urbaine, style sec et incantatoire contre fluidité ondulante, décrit une jeunesse enragée, une flamboyance sans issue et une solitude écrasante. Nour, donc, qui travaille au McDo, perd son père le jour où elle trouve un pistolet dans un bunker.

Voilà pour le pitch. Pour le reste, tout le reste, on glisse lentement dans une sorte d’hypnose au rythme des phrases de Justine Bo, qui joue avec son lecteur plus encore qu’avec ses personnages. Elle le promène dans cette ville, Cerbère, où la langueur de l’été se dégage des pages comme elle s’inviterait par la fenêtre ouverte. Nour connaît bien les galères sociales, la violence du quotidien, la brutalité du racisme et de la domination masculine… Posséder une arme permet-il de s’en libérer ? Onanisme n’est pas sans rappeler les premiers romans de Virginie Despentes, pour cette course pied au plancher, cette urgence de vivre, quitte à risquer d’en crever. Editions Grasset

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Quel but ai-je servi dans ta vie ? Marie Calloway. Traduction de Clément Braun-Villeneuve

Bonne question. En retraçant son parcours de travailleuse du sexe et poétesse, repérée par Tao Lin, Marie Calloway livre une réflexion à la fois subtile et crue sur notre époque, et surtout sur cette fichue génération de millenials qui se vautre dans son mal-être et se cache derrière diverses cases d’affections cognitives. Originalement publié en 2013 aux Etats-Unis, ce livre s’est fait remarquer pour la relation que Marie Calloway y fait de son idylle avec un journaliste marié. Mélange de journal intime, de blog, de monologue, de récit classique et de captures d’écran, ce livre se situe à 100% dans « l’alt-lit », littérature alternative pleinement en phase avec l’époque internet et ses problématiques. En premier, lieu, le rapport au sexe et à la potentielle recherche d’amour…

Marie Calloway joue avec son lecteur comme elle joue avec les mots, la syntaxe et la ponctuation, elle le promène avec indifférence ou ironie d’une problématique personnelle à une autre. Difficile d’avoir un avis tranché sur cette prose et cette posture. A la fois agaçante et lucide, geignarde et féministe, rebelle et consensuelle, Marie Calloway jongle avec les discours et ses opinions, avec le regard des autres et son propre trajet pour livrer un récit fort, le manifeste d’une génération qui essaie de trouver sa place dans un monde qu’elle ne supporte que très difficilement. Quand à le comprendre, on en est loin. Editions Premier Degré 

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Mama Red. Bren McClain. Traduction de Marie Bisseriex

Southern Gothic bonjour. A la fois ultra classique et très moderne, ce roman se range directement entre Faulkner et Flannery O’Connor pour son ambiance – qui flirte avec le nature writing si cher aux américains. Pour être totalement juste, il s’agit plus de « farm writing », mais cessons de coller des étiquettes partout. Sarah, une fermière veuve et sans le sou élève un garçon qui n’est pas le sien dans une Caroline âpre et violente. Elle entend parler des grosses récompenses en vigueur dans les foires au bétail du coin et décide de se mettre sur les rangs. Or la mère du veau qu’elle achète s’échappe de son enclos pour rejoindre son petit. Au milieu d’un Sud rural, brutal et patriarcal, l’instinct maternel peine à trouver sa place et à se faire entendre. Qu’il s’agisse de celui de Sarah ou de la vache, que l’autrice fait parler tout au long du livre. Cet effet aurait pu casser le rythme, trop décaler, ou étonner… Il n’en rend le propos que plus poignant et juste.

Elevée dans une ferme du Sud des USA, Bren McClain puise dans ses souvenirs et ses réminiscences pour dessiner un décor à la fois intemporel et actuel. Parler du bien-être animal et livrer une fresque antispéciste avec la Caroline rurale pour contexte demande une profonde maitrise du récit, et surtout, un amour sincère pour les animaux. Juste et émouvante, Bren McClain célèbre toutes les féminités, toutes les maternités dans ce roman surprenant et captivant. Editions Le Nouveau Pont