Rentrée littéraire 2019 : Ailleurs, higher

Si « Ailleurs, Higher » est le titre d’une chanson de la talentueuse performeuse Aloïse Sauvage – que l’on écoute souvent en travaillant, lisant, écrivant – c’est pour la sonorité de la phrase que nous l’empruntons. Ailleurs, plus loin, plus haut. Higher. Lire ne nous permet-il pas de nous évader, très loin, vers des herbes plus vertes, des prairies plus vastes, des banquises encore solides ? Des pays inconnus que l’on ne visitera sans doute jamais parce qu’on ne peut pas aller partout, des réalités que l’on ne pourra pas effleurer à moins de partir les côtoyer des années. L’ailleurs, lui, se fait ressentir depuis un moment dans les tendances littéraires, et plus seulement dans le fameux « polar scandinave » qui avait fait souffler un vent glacial sur le suspens narratif. Import de littératures voisines ou lointaines grâce à un formidable travail de traduction, thématiques du voyage effectué ou fantasmé dans la littérature française et francophone, genres multiples et voix plurielles : l’ailleurs est venu à nous. Cette rentrée littéraire ne fait pas exception, la preuve avec Bérangère Cournut, Ahmed Kalouaz, Kevin Lambert et Rui Zink. 

De pierre et d’os. Bérangère Cournut

Avant d’entrer dans le vif de la chronique, saluons les éditions du Tripode qui ont eu l’élégance et l’intelligence de sortir UN livre pour la rentrée littéraire. Oui, UN… Et un livre fort : ce roman initiatique parachevé à l’occasion d’une résidence d’écriture au Muséum d’histoire naturelle. Bérangère Cournut s’est documentée, imprégnée de témoignages d’aventuriers, de scientifiques et d’ethnologues qui avaient étudié les Inuit pour construire son roman initiatique, doublé d’une lecture féministe, rythmé par la brutalité de la nature et les chants traditionnels. Une nuit, la banquise se fracture et Uqsuralik, jeune femme inuit débrouillarde et excellente chasseuse, se retrouve séparée de sa famille. Commence alors une lutte sourde et implacable pour sa survie, une errance dans le désert de glace où les forces des éléments se révèlent aussi imprévisibles et brutales que les esprits sans âge qui habitent les récits qui tissent la culture inuit. Dans une écriture fluide et imagée, Bérangère Cournut fait parler la jeune inuit avec des métaphores vivantes, tout un référentiel symbolique qui ne nous est pas familier mais que l’on découvre au fur et à mesure de sa quête d’identité.

Au rythme de la chasse, de la nature, des chants et des transmissions, Uqsuralik avance, se construit et dévoile au lecteur l’essence de sa culture, elle aussi menacée par la fonte des glaces. Sans doute n’est-ce qu’un pinaillage d’amoureuse de l’Arctique, mais il y a fort à parier que ces mots auraient été portés par un souffle encore plus dense, plus charnel si l’autrice avait elle aussi senti et vu ce qu’aucune photo ni reportage ne peut transmettre… Editions Le Tripode

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Sur le bout de la langue. Ahmed Kalouaz

Ahmed Kalouaz, auteur prolifique d’une trentaine de livres, sans distinction de public (adolescent ou adulte), ni de genre (nouvelles ou romans ou théâtre ou poésie) signe un recueil de nouvelles traversées par les aléas de l’existence. C’est un homme de mots à la langue directe et vivante, soutenue par un sens de la description et de la psychologie particulièrement vif. Il parle des gens avec une tendresse profonde, les décrit avec ce regard doux et lucide qui marque sa plume, quel que soit le style de texte dans lequel il se déploie. Ce recueil de 23 courtes nouvelles tisse un univers sensible et délicat, joyeux et nostalgique, mélancolique et vivant. Profondément vivant. Si le passé et le présent pèsent sur ces personnages un peu malmenés par la vie, le futur reste à portée de main, à esquisser, à aller chercher sans jérémiades ni plaintes. Ils en ont vu d’autres, ces gens, touchants dans leur existence. 

Ces nouvelles sont des esquisses, comme si Ahmed Kalouaz traçait les portraits pudiques des personnages qu’il met en scène sans jamais s’aventurer plus loin que ce qu’il a pu observer. Immigrés algériens, réfugiés maliens, anciens amoureux, jeunes, vieux, français, étrangers… tous prennent, chacun leur tour, le devant de la scène pour un bref instant, juste le temps de montrer un peu de leur vie, de leur singularité et puis repartent vers ce futur qu’ils attendent, malgré tout. Instantanés, ciselés, ces textes rappellent le talent de conteur d’Ahmed Kalouaz. Editions Le Mot et le Reste

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Le Terroriste joyeux. Rui Zink. Traduction de Maïra Muchnik

Rui Zink, écrivain portugais découvert grâce à Agullo, est un impertinent assumé. Le genre d’écrivain qui manie la provocation et le cynisme avec une bonhomie telle que l’on ne peut s’empêcher de se prendre au jeu et de rire de bon coeur à ses sorties. Rire du terrorisme et parvenir à faire rire du terrorisme relève pourtant de l’exercice de style plus que périlleux. Jusqu’ici, toute tentative de décalage sur un poseur de bombes s’était soldé par un résultat gênant ou carrément glauque (ce n’est que mon avis). Or, avec ce court roman, dialogue entre un terroriste, lamentable, disons-le tout de suite, et un flic pas si méchant mais bien paumé, Rui Zink parvient à ridiculiser l’idée du terrorisme à grands coups de réthorique implacable et de bon sens déroutant.

Car ce terroriste, précisons-le, n’a tué personne. Il a simplement transporté une bombe dont il aurait volontairement débranché les fils, annulant son potentiel destructeur. Il n’en est pas moins emprisonné, interrogé voir torturé, ce qu’il prend avec beaucoup de flegme, et surveillé par un agent des services de police qui finit par se prendre au jeu de l’échange surréaliste. Au fil de ce dialogue très théâtral, les personnalités se dévoilent, le jeu de manipulation s’installe jusqu’à un dénouement absurde, drôle et… finalement très logique. Ce n’est pas tellement du terrorisme que l’on rit, c’est plutôt du non-sens des systèmes et des personnes qui les incarnent que se moque Rui Zink avec esprit. Editions Agullo

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Querelle – Kevin Lambert

Direction le Canada avec un roman social qui n’est pas sans rappeler les grandes lignes de John Rechy et Denis Cooper. Le name dropping sur ce livre ayant été lancé d’office par le papier de presse qui l’accompagnait (« Germinal vu par Tarantino »… on cherche encore le côté Tarantino, qui brille par un certain humour que l’on ne retrouve pas ici, mais bon, parlons de littérature, pas de cinéma), il est donc autorisé. C’est un drôle de texte, ce Querelle, titre qui, pour le coup rappelle immédiatement Fassbinder et le film du même nom. Il n’est pas question de marins, ici, mais d’ouvrier. Il est aussi question, beaucoup, d’homosexualité. De sexe, plus encore que d’homosexualité à proprement parler. Querelle est ouvrier, donc, et en grève dans une scierie du Lac-Saint-Jean, très très beau et homosexuel. Plus qu’homo, il est charmeur, magnétique, ouvertement out, et adore les jeunes garçons qui le fantasment en idole absolue. La grève fait rage, les intérêts se croisent et s’entravent, le ton monte entre les ouvriers et le conflit s’intensifie. Querelle, qui se lie d’amitié avec Jézabel, figure féminine puissante et rebelle, reste au-dessus de la mêlée, toujours libre. Ce qu’on ne lui pardonne pas toujours… 

Il est étrange, ce livre, car il parvient à captiver et agacer à la fois, comme lorsque les deux parties d’un mélange ne sont pas totalement confondues. Vous savez, quand l’huile reste à la surface de l’émulsion et qu’il faut secouer pour obtenir quelque chose d’unifié ? C’est un peu le sentiment que peut (précautions oratoires de rigueur) laisser ce livre qui se lit pourtant d’une traite. Jeune auteur de 25 ans qui prépare un doctorat en création littéraire, Kevin Lambert parvient à déployer un style fort, sans doute nourri des classiques évoqués en début de chroniques, à tailler des personnalités à la hache, à nous promener dans le quotidien de parfaits inconnus tout en se montrant parfois un peu prévisible dans le déroulement de l’histoire. Peut-être est-ce là  la signature d’un récit qui invoque plusieurs référents culturels, qui mêle cette nonchalance sexuelle à une virulence sociale qui rappelle Cooper tout en dénonçant l’homophobie comme le ferait Xavier Dolan, de manière monstrueuse et implacable, ce qu’elle est. Peut-être est-il impossible, d’ailleurs, de ne pas penser à Pasolini, par moments… Peut-être cette apparente discordance est-elle le signe d’un écrivain qui transforme la culture qu’il a emmagasinée et l’adapte à son époque, sa lecture, sa pensée. Peut-être, et sans doute, est-ce la signature d’une voix forte et dérangeante, ce qu’on ne peut qu’apprécier. Oui, il y a du Cooper, du Rechy, du Fassbinder, du Genet, du qui on veut dans ce roman. Il y a surtout du Kevin Lambert. Editions Le Nouvel Attila