[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Rui Zink: L’installation de la Peur

LA CHRONIQUE

004377341Manuel Valls, adepte des phrases hyper rassurantes à l’égard de la population, du type « vous allez tous mourir », devrait peut-être lire ce livre, écrit par un professeur de littérature portugaise et de théorie de l’édition à l’Université de Lisbonne. La peur, ce nouveau virus, savamment inoculé par les politiques, transporté par les médias, et fort peu combattu par les cibles les plus sensibles (pas toujours les personnes âgées et les enfants, quand on regarde de plus près), devient, sous la plume de Rui Zink, un personnage à part entière. Une entité qui déploie ses ailes si on l’invoque avec finesse, tact et avec les bons mots clés. Bien sûre, une femme, un homme ou un enfant n’ont pas peur des mêmes choses dans les mêmes proportions.
Bref… Comment mieux tomber, dans le climat actuel, qu’avec ce huis-clos à la fois glaçant et disjoncté ? Un duo de techniciens vient « installer la peur » au domicile d’une femme, seule avec un enfant, qu’elle cache dès qu’elle entend les deux hommes arriver. Comme tout bon artisan, ou ouvrier, lesdits installateurs du système de peur à domicile, parlent, échangent avec leur cliente, veillant à lui présenter différentes options de peur qu’elle n’a pas le choix de refuser chez elle… Mais, dans un système totalitaire, à qui peut-on se fier ? L’angoisse monte, la situation manque de basculer à plusieurs reprises… Que vont faire les deux hommes ? Et cette femme avec cet enfant caché ? Le roman se déroule avec la hargne retenue d’un thriller pour finir en apothéose à la Tarantino. L’ambiance s’épaissit au fil de l’avancée de l’installation, les techniciens zélés prennent leurs aises et la peur se transmet au lecteur, qui sent ses mains devenir un peu moites contre cette belle couverture colorée ! L’Installation de la peur – Rui Zink. Traduction de Maïra Muchnik. Editions Agullo

L’INTERVIEW

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Quand avez-vous écrit ce roman ? 

Il fut écrit et publié en 2012, au sommet de la crise au Portugal et des discours à la Macron.

Que pensez-vous du contexte international actuel ? De l’impact qu’il a sur nous ? 

Disneyland XXX. C’est une époque formidable pour les idiots et les cyniques.

Vous jouez sur les registres, entre humour et angoisse, pourquoi ce mélange ? 

L’humour est le moins cher antidote contre la bêtise et le mal. Mais ça ne marche pas toujours. On devient un peu schizophrène, avec les infos et événements quotidiens. Ça devient encore pire pour quelqu’un comme moi, qui suit la vie dans son pays (le Portugal) mais reste attentif au monde, voire l’Angleterre, les États Unis, la France. Pour un économiste libéral comme Macron (je commence à détester ce monsieur plus que les amusants Hollande et Sarkozy), le monde est surtout l’enjeu économique et son jargon du terroir.  Pour moi,  le monde est discours, et je suis attentif à la façon dont les nuages de discours apparemment chaotiques s’organisent. Et ce discours, en étant tragicomique, demande que ma réponse (plutôt qu’écrivain, je me vois comme quelqu’un qui répond) soit un mélange d’humour et d’angoisse. Dans ce livre, j’ai essayé de faire venir à la surface le sens le plus dangereux de ce discours. Je crois que nous sommes en guerre pour le futur, mais pas celle-là qu’on nous vend. Je suis content de pouvoir participer avec mon art – la littérature, cette forme, cette organisation musicale de mots et idées – dans cette guerre souterraine.

 

L’EXTRAIT

La femme est nue – ce qui l’occupe à l’instant même se fait mieux sans vêtements –, c’est alors qu’on sonne à la porte.

La femme reste saisie. Immobile : une biche sur la route éblouie par des phares. Le cœur s’accélère. La femme pense. Ou essaie de penser.

On sonne à nouveau. La première chose qui lui vient à l’esprit : elle doit se chausser. Pas s’habiller ; se chausser. C’est stupide? C’est comme ça. Une personne ne sait jamais comment elle va réagir. C’est donc toute nue, pieds nus, qu’elle va guetter.

La femme ne sait pas quoi faire. Seraient-ce des démarcheurs ? Un voisin ? Le facteur ? Pire : seraient-ce eux ?

Le petit. La femme va le chercher dans sa chambre, elle le réveille, pose un doigt sur ses lèvres. Chuuuut, mon chéri, il va falloir rester silencieux. Tu crois que tu vas y arriver ? Exactement comme les autres fois.

La femme sourit devant l’assentiment obéissant de l’enfant et lui dit de se cacher dans la salle de bains. Et surtout, de ne pas faire de bruit. La femme manque de se laisser aller à un bain de tendresse, mais le moment est mal choisi. On sonne encore. Après s’être assurée que l’enfant est bien caché et qu’il n’ira pas faire de bruit, la femme hésite puis saisit un pied-de-biche qu’elle coince derrière la porte. Ensuite, elle va pas à pas jusqu’à la cuisine, y trouve une robe de chambre et un tablier, en le la robe de chambre et le tablier par-dessus, noué à la ceinture. Ensuite, elle s’aperçoit que c’est redondant et enlève le tablier. La sonnette retentit encore, cette fois plus pressante. La femme se dirige vers la porte pour ouvrir. Elle se rappelle qu’elle est pieds nus. On sonne à nouveau. La femme court mettre des chaussons et épie à travers l’œilleton.

Elle espérait qu’ils fussent encore en bas, mais non, ils sont déjà là. Quelqu’un leur a ouvert la porte de l’immeuble. Ou peut-être ont-ils un passe-partout pour ouvrir les portes de la rue? Tout est possible, elle le sait d’expérience. Tout est possible par les temps qui courent. Le monde a les jambes en l’air. Et ce n’est pas pour procéder à une sympathique séance de copulation charnelle qu’il a les jambes en l’air. Non, le monde a les jambes en l’air parce qu’il a les jambes en l’air.

La sonnette retentit encore une fois. Suivie d’un toc- toc de jointures de doigts à la porte. Comme pour dire, les jointures de doigts à la porte : Ouvrez, nous savons que vous êtes là, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous…

Sur le seuil, deux hommes. L’un en costume cravate, élégant, élancé, nez et lèvres ns, mallette de technocrate à la main. L’autre plus trapu, large visage fermé, bleu de travail, boîte à outils dans une immense paluche.

— D-désolée, avec la machine à laver, je n’ai pas entendu…

À peine la femme a-t-elle prononcé le mensonge qu’elle comprend son erreur. De la cuisine ne parvient aucun bruit de machine à laver.

Les hommes regardent la femme comme s’ils ne regardaient pas la femme.

C’est curieux. Les hommes n’ont pas l’air menaçant. Bien au contraire. Celui en costume semble même plutôt loquace ; l’autre, en e et, est plus brut, lourd, absent.

— Bonjour, chère madame, dit celui en costume, de son air loquace. Nous sommes venus installer la peur.

— La p-peur ?
Celui en costume fait une moue de frayeur rhétorique. —Madame n’a pas été prévenue (l’homme fait « alors » avec ses yeux) ?
La femme se mord la lèvre.
— Il faut vraiment que ce soit aujourd’hui ? C’est que j’avais déjà prévu…
L’homme au costume loquace reste cordial mais ferme :
— Chère madame, le progrès n’attend pas. C’est pour

le bien du pays.
— Oui. Mais c’est que je n’étais pas prépar… L’homme en costume prend un air contrarié :

— Ne me dites pas que madame est contre le bien du pays.

— Je…
— Ou contre le progrès. —…
— Ou contre la peur.
La femme se mord la lèvre. — Non. Bien sûr que non…

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