[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Omar Benlaala : L’Effraction

LA CHRONIQUE

1962-benlaala-leffraction-couvAu début de l’année, une nouvelle sorte de « fait divers » défrayait la chronique, mettant sous les projecteurs un jeune écrivain, Edouard Louis, qui venait de raconter dans un livre une agression vécue et se voyait poursuivi en justice. Son Histoire de la Violence était de tous les débats, tous les échanges, quel que soit notre opinion sur l’intérêt littéraire et idéologique de la prose d’Edouard Louis.

Omar Benlaala rebondit sur cette Histoire de la Violence et l’affaire qui en a découlé. Il choisit de se pencher sur le cas de ce jeune kabyle, Réda, qui agresse le narrateur, dans le livre de Louis. Aucune prise de parti ou recherche d’excuse, là n’est pas le propos du livre d’Omar Benlaala. Ici, l’auteur aborde également son personnage sous un angle sociologique, il se penche sur l’histoire personnelle et symbolique de ce jeune kabyle, pris entre deux rives, deux Histoires, deux feux. Dans le viseur de cet écrivain d’origine kabyle, l’impact dramatique de la colonisation sur toute une génération sacrifiée, humiliée, méprisée. Pas d’atermoiements, juste des faits, des observations. Sur le poids social, familial, religieux d’un côté, qui emprisonne et entrave, certes. Et de l’autre ? Le modèle proposé par notre société florissante et libre, incapable d’assumer ses erreurs, de soigner ses blessés et de proposer un avenir à ses ressortissants. Il y a plusieurs formes de colonialisme, plusieurs formes d’oppressions. Et Omar Benlaala montre ici leur impact monstrueux. Des faits, rien que des faits, observés avec une précision de sociologue de l’humain. L’Effraction – Omar Benlaala. Editions de l’Aube

L’INTERVIEW

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Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Le besoin de prolonger la réflexion entamée par Histoire de la violence d’Édouard Louis.

J’ai entendu parler de cet ouvrage en janvier 2016, alors que la déchéance de nationalité occupait le débat public. J’ai été – comme beaucoup ‒ effrayé de constater la virulence des commentaires sur les binationaux dont je fais partie – la plupart étant comme moi de confession musulmane et issus de l’immigration postcoloniale. C’est dans ce contexte que j’ai lu le dernier livre d’Édouard Louis, qui m’intéressait car il prétendait retracer la trajectoire ayant mené un fils d’immigré algérien à commettre l’irréparable : un viol et une tentative de meurtre.

Mais ce livre m’a laissé sur ma faim ; malgré les précautions d’Edouard Louis, Reda – l’agresseur du narrateur ‒ est noyé sous les clichés : sale, menteur, voleur, violeur, tenté par l’assassinat ; réduit à son seul sexe et à la violence qui en découle. Mais surtout, à peine quelques pages stéréotypées sur le passage de son père en foyer Sonacotra où Edouard Louis l’imagine moqué par des éboueurs en gilet fluo – cocasse, au début des années 1960 ! Plus je poursuivais ma lecture, moins je reconnaissais dans l’agresseur d’Edouard Louis un jeune Français issu de l’immigration postcoloniale. L’Effraction est né de cette frustration.

Pensez-vous que beaucoup de gens soient dans la situation de Réda ?

Je ne saurais le dire. Mon Réda est un citoyen d’encre et de papier. Un personnage tout droit sorti de mon imagination, que j’ai souhaité le plus réel possible. Pour des raisons éthiques, je n’ai pas voulu mettre en scène le violeur présumé d’Édouard Louis, mais un autre Réda, bien plus proche selon moi des millions de binationaux dans sa situation.

Du point de vue social, Réda n’est certes pas un cas unique : comme beaucoup de jeunes français, il cumule deux emplois précaires pour subvenir à ses besoins, vit dans un minuscule studio, se demande sérieusement si une soirée romantique au restaurant ne risque pas de le ruiner, est obsédé par la sexualité. Mais le véritable défi de Réda est d’intégrer une double culture dans un seul esprit, un seul corps. Il dit très clairement qu’il ne pense pas avoir deux cultures – qu’il confond naïvement avec la double nationalité ‒ mais une moitié de chaque. Il lui faut assimiler les subtilités de chacune d’elles avant de les intégrer à son existence. Ce jeune adulte déchiré entre la pudeur d’une éducation traditionnelle et la désinhibition d’une société libérale a des millions de frères et sœurs, et ces derniers ne sont pas tous musulmans ! Réda est perdu, et l’environnement social dans lequel il évolue ne l’aide pas franchement à trouver son chemin.

L’Effraction répond à Histoire de la violence ; la violence est-elle au cœur de nos relations ?

Au cœur, je ne l’espère pas, mais en bordure, certainement. A l’affût, guettant le moindre faux pas pour jaillir et détruire l’édifice. Au-delà des relations professionnelles qui elles sont – de ma propre expérience – souvent très violentes, même si cela reste essentiellement symbolique, les relations sentimentales tendent à se durcir énormément. Ce que décrivent mon livre et celui d’Edouard Louis est une incompréhension de la réalité de l’autre, mais aussi de sa propre réalité, qui mène à la peur, à la colère et à la violence. Le malentendu est au cœur de la relation entre Réda et Edouard. Ils parlent la même langue mais ne se comprennent pas. C’est de cette confusion que naît la frustration des deux personnages, et le ressentiment qui conduit à la dernière scène, d’une grande brutalité…

L’EXTRAIT

« Réda. Et toi ? — Édouard. »
C’était pas la première fois qu’on m’arrêtait dans la rue, par derrière. J’ai d’abord cru à un flic : j’étais seul, la nuit de Noël, place de la République. Sauf qu’il était seul lui aussi, tout blond ; on aurait dit un ange. Je crois que c’est ce qui m’a attiré.
« Tu travailles dans ce restaurant ? Je ne t’y avais jamais vu.
— Normal, je fais la plonge, en attendant de sortir la tête de l’eau… Ça paye le loyer, les rêves de grand écran.
— Acteur ? C’est vrai que tu as une gueule de cinéma !
— Surtout une gueule d’Arabe… même si je suis Kabyle. J’ai fait deux apparitions dans une série : la première, je vends du shit ; la seconde, je me fais serrer. »

Il sentait le printemps. Son parfum ressemblait à celui que ma mère ramène de La Mecque. Le parfum, j’adore. J’ai envie d’en porter mais ce serait gâcher, vu que je passe mes soirées en cuisine. Alors, je me suis dit que le meilleur moyen de jouir de son odeur, c’était encore de le laisser s’approcher. D’habitude, je file direct après le taf mais là, son intérêt pour la Kabylie, plus le parfum… Il me causait du pays, qu’il connaissait grâce à un certain Sayad qui avait introduit son copain Bourdieu dans les maisons berbères.

« Bourdieu. Tu connais ? Celui des sans-­papiers de l’église Saint­-Bernard.
— Ouais, quand même…

— Je te demande pardon, je croyais que…

— Qu’à part Zizou, je connais personne ?

— Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ce que je voulais dire, je…

— Détends­-toi… Je rigole. »

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