[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Marie-Hélène Branciard : Je n’ai pas porté plainte

LA CHRONIQUE

couv_jnpppPeut-on aborder un sujet grave et universel, le viol, à travers un polar qui rappelle Superstars d’Ann Scott sans paraître superficielle ? Peut-on écrire une histoire dans laquelle on a envie de s’impliquer en tant que lecteur sans se sentir en porte à faux ? Réponse ? Oui. Mille fois oui grâce à ce polar urbain tout en finesse et réalisme. Des destins se croisent, celui d’une photographe de presse qui trouve une femme inanimée en marge d’une « Manif pour Tous », celui des amis de cette fille qu’elle rencontre, celui de plusieurs femmes, aussi, victimes d’un groupe d’agresseurs particulièrement bien organisés. On plonge dans un polar à la fois sombre et humain, marqué par les technologiques actuelles que l’auteur semble maîtriser à la perfection. L’usage des blogs, tweets, posts, du hacking et du street art prennent une véritable dimension politique sous la plume de Marie-Hélène Branciard. Mais la justice n’est pas forcément la même pour tous, elle non plus. Et le petite groupe disparate devra trouver le moyen de la rendre, coute que coute… Et d’embarquer les lecteurs avec eux dans leur quête de vengeance et de justice. #Jenaipasportéplainte  – Marie-Hélène Branciard. Editions du Poutan

L’INTERVIEW

 

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Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet du viol de cette façon, un peu à la manière des séries policières américaines ? 

Les personnages de #Jenaipasportéplainte évoluent autant dans une vie virtuelle que dans la vraie vie, In Real Life, comme on dit sur le web. Internet, les réseaux sociaux, les videogame, le Binge watching(1), les smartphone, les écrans omniprésents… bousculent leurs repères, comme les nôtres, et créent de nouveaux territoires. Il m’a semblé intéressant d’essayer de retranscrire cela et le modèle des séries, policières ou non, m’a été d’une grande utilité. Utiliser ce mode narratif, fait d’ellipses et de ruptures permet de faire sentir le danger au lecteur, de le confronter plus directement au sujet principal du polar, le viol. Embarqué dans une succession de minis-récits, de tweets, de passages de blogs et autres éléments disparates, il est bousculé, sur le qui-vive, les ellipses l’obligent à rétablir mentalement ce qui est passé sous silence.

Un procédé qui aide, en outre, à imposer un rythme, à accélérer l’intrigue et à tenir le lecteur en haleine.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Qu’est-ce qui vous a accompagnée dans votre écriture ? 

Transparent, Orange Is The New Black, True Detective, Sens8, Real Humans, Hit & Miss, The Wire, The Killing, Top of the Lake…  pour ce polar, mes sources d’inspiration principale ont été les séries. Je suis fascinée par les techniques utilisées mais surtout par les audaces que se permettent les réalisateurs et la place accordée à des personnages autrefois considérés comme « mineurs » : les femmes et toutes les minorités invisibles (et pour cause). Jusqu’aux vampires et autres loups garous qui ont enfin droit de cité dans True Blood

Dans M. Train, il y a un passage qui m’a marquée dans lequel Patti Smith parle de son attachement irrationnel à l’inspectrice Sarah Linden, la flic obsessionnelle de The Killing : « (…) elle n’a beau être qu’un personnage dans une série télévisée, c’est un des êtres qui m’est le plus cher. Je l’attends chaque semaine, redoutant en silence le moment où The Killing s’achèvera et où je ne la reverrai plus jamais. »

Quand j’ai commencé à écrire #Jenaipasportéplainte, il y a déjà cinq ans, j’ai également plongé dans cette quatrième dimension en appelant à l’aide Shane McCutcheon, un personnage créé pour la série The L Word. Plus qu’un avatar, Shane m’a permis de mener une double vie : je lui ai ouvert une page Facebook, un fil Twitter et un Scoop.it et elle a commencé à se faire un nom sur le web. Passionnée de littérature, elle publie ses impressions, parle des livres, films et séries TV qu’elle a aimé, tchat avec d’autres personnages plus ou moins réels et publie quelques textes… Avec elle, j’ai pu me balader sur le web en toute liberté et tester d’autres formes d’écriture et d’échanges qui se pratiquent via les réseaux sociaux.

Sinon il y a toute une tribu qui m’a accompagnée durant l’écriture de ce polar. Des gens pas toujours très recommandables… Virginie Despentes et Vernon Subutex ; Jeanette Winterson et son roman Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? ; Les créatures imaginaires de Patricia Piccinini ; Val McDermid  dont j’ai dévoré les polars et à qui j’ai emprunté le nom de ma commandante Carole Jourdan ; la Petite louve de Marie Van Moere ; Bansky, Brusk, Dran, Invader, Miss Van, Jeremy Novy et tous ceux qui ont inspiré l’opération « Street art breaks the conspiracy of silence » ; Beth Ditto qui ressemble beaucoup au personnage de Mafalda ; Debra de Dexter, Sadie de Lip Service, Shane et Alice de The L Word. Quelques films qui ne me lâchent pas : My Own Private Idaho, The hours, Une femme sous influence, Tout sur ma mère, Laurence Anyways… Et puis la musique, dans le désordre, bien sûr : Billie Holiday ; Daniel Darc ; Nina Simone ; Miss Kittin ; Indochine ; Laurent Garnier (qui fait une apparition dans le récit) ; Koudlam ; Rachid Taha dont je me suis inspiré pour créer DJ’Aämi ; Jacques Brel, Édith Piaf, Orelsan, Oum Kalsoum,  Janis Joplin, Benjamin Biolay…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? 

Une nouvelle autour du film True Romance, commencée il y a des années pour un concours et que je reprends régulièrement sans parvenir à trouver le bon rythme.

Un blog que Shane a créé à la suite du polar, sorte de Making-of de #Jenaipasportéplainte (avec plein de bonus), sur lequel sont publiés d’autres posts de La Souris Déglingos… On y trouve aussi pas mal d’info sur mes sources d’inspiration.

Et mon plus gros projet, un troisième roman (polar, roman noir… je ne sais pas encore) qui devrait se passer à Lyon ou plus au sud. Des réfugiés… peut-être une enfant. J’en suis vraiment au début, quand tout est possible…

(1) Visionnage de séries en rafale.

L’EXTRAIT

Ils sont cinq, alignés devant l’immense mur. Ils ont préparé les panneaux numérotés qu’ils encollent avant de les passer à Fifi. Daria est impressionnée par l’organisation. Excepté le froissement du papier et les seaux de colle qui heurtent parfois le sol ou le mur, les street-artistes œuvrent dans un silence parfait. Derrière elle, Zabou enregistre la scène. Elle se déplace avec agilité le regard bloqué sur son écran de contrôle. Sous leurs yeux, la fresque prend forme à toute vitesse. La journaliste la découvre pour la première fois. Elle sait que d’autres équipes d’artistes sévissent au même moment dans plusieurs quartiers de Paris et dans toutes les grandes villes d’Europe. A Porto, Berlin, Édimbourg… des artistes de tous horizons dénoncent le silence et l’hypocrisie de l’Église face à la pédophilie de ses prêtres.

Tout a été minutieusement préparé depuis des mois. Daria n’est qu’un minuscule rouage dans la machine à dénoncer mais elle prend son rôle très au sérieux. Elle a été recrutée par Zabou qui connaît son travail et les articles qu’elle écrit, principalement pour Têtu. La jeune journaliste est chargée de rédiger un texte qui sera lu en voix off. Elle balance quelques phrases dans son dictaphone mais elle sait qu’il ne sera pas nécessaire de les réécouter. Ce qui se passe sous ses yeux est tellement fort qu’elle n’aura qu’à s’installer devant son clavier pour que tout se mette en place.

Tout à l’heure, JP lui a expliqué comment tout est parti de Fifi, le créateur de cette fresque qui a griffonné plusieurs ébauches dans son black-book. Ils en ont ensuite choisi une avec Zabou, avant de l’envoyer aux organisateurs… Cette nuit, ils sont une dizaine d’équipes sur Paris et sa banlieue qui ont été sélectionnés et qui collent ou qui bombent. Demain matin, les parisiens, tout comme les londoniens ou les barcelonais… découvriront leurs œuvres. Dès l’aube, des tweets et des SMS seront envoyés aux principaux médias pour qu’ils puissent dépêcher leurs reporters avant destruction des fresques. Quoi qu’il arrive, une armée de vidéastes est au travail pour immortaliser cette nuit et briser le silence dans toutes les grandes villes d’Europe. C’est pour cela qu’ils sont tous vêtus de noirs et qu’ils portent des bonnets ou des capuches, de grosses lunettes et des masques de protection. Protégée par son uniforme, Daria a l’impression de participer à une guérilla urbaine. Ce matin, ils ont repérés les lieux. Ils savent tous ce qu’il faut faire au cas où les flics rappliqueraient. La journaliste se prépare à se débarrasser de son smartphone et à courir pour leur échapper. D’autres membres de l’équipe sont postés tout autour du quartier, prêts à les alerter si un véhicule suspect arrive dans leur direction.

Fifi a presque fini. Alors que ses aides rangent les seaux de colle et les balais, il sort une bombe de peinture noire pour accentuer certains détails et colle enfin un grand bandeau sur lequel on peut lire : “Street art breaks the conspiracy of silence.

Zabou s’est perchée sur le toit de la fourgonnette pour avoir une meilleure vue d’ensemble. Daria sort son téléphone et prend en photo l’œuvre qui s’étale désormais sur l’immense mur d’immeuble. Elle est scotchée par la force et la violence qui en émane. Une ligne de prêtres zombies, comme sortis de Walking dead, avance inexorablement à la poursuite de minuscules enfants de chœur. Le visage déformé par la peur, les gosses tentent de leur échapper mais se prennent les pieds dans leurs aubes.

Les autres colleurs imitent Daria et quelques flashs illuminent la nuit. Les visages masqués s’éclairent l’espace d’une seconde… Puis JP donne le signal du départ. Direction République où un autre mur les attend.

(…)

Bâtardes … Hermaphrodites… Dégénérées… »

La DJ arrache son casque, lâche la manette et se fige. Après tous ses efforts pour pondre un texte qui exprimerait enfin ce qu’elle ressent, les mots se sont posés. On dirait qu’ils attendaient qu’elle lâche l’affaire, qu’elle se plonge dans ses jeux vidéo pour émerger. Elle ne sait pas trop pourquoi, mais cette fois la musique ne suffit plus. Elle a envie de dire, d’hurler et ces trois petits mots vont lui ouvrir la voie.

Sur son Home cinéma, Arya Stark traverse péniblement un territoire dévasté. Accrochée à son épée, La Belette attend comme un bête avatar en panne qu’elle veuille bien l’aider. DJ’Aämi s’en détourne pourtant : Game of Thrones attendra…

Posé sur son lit, un petit ordi somnole en ronronnant. Elle le réveille sans scrupule en posant ses deux mains sur le clavier encore chaud. Les paroles coulent sans effort :

Casquées de bruits et de fureur

Elles traversent le temps

Le soleil est en deuil

Il neige sur les écrans fêlés

De leurs vies blanches…

Elle ferme les yeux, s’étire, secoue la tête et lance un SOS à la nuit qui colle aux immenses baies vitrées. Dehors Londres bouillonne. Il faut faire le vide, revenir à ces trois mots qui ont surgi comme par magie…

Bâtardes… Hermaphrodites… Dégénérées…

Perchées sur leurs clouds 

Casquées de bruits et de fureur 

Dans leurs armures 3D

Elles ont tout oublié… 

La clé des mots clés

Le tag des hashtags…

(…)

Mafalda ignore superbement la bande de morveux qui ricane sur son passage. Avec ses cent kilos, elle a appris à gérer les moqueries au quotidien. Quoi qu’il arrive, où qu’elle se trouve, on la remarque… Son perfecto rose et sa perruque peroxydée n’arrangent rien à l’affaire mais la font se sentir bien, calée dans son armure délirante. Elle ne résiste pourtant pas longtemps à coller une trouille bleue à ces merdeux qui la suivent en la sifflant. Elle se retourne d’un bloc en imitant le Haka des All Blacks :

— Ka mate ! Ka mate ! Ka ora ! Ka ora ! Tenei te tangata puhuruhuru !

Plus un mot. Maf enchaîne ses postures menaçantes du haut de son mètre quatre-vingt. Calmés les mômes !

Elle s’arrête aussi vite qu’elle a commencé. Pas que ça à foutre non plus. Elle s’engouffre dans sa Smart en lançant aux gosses tétanisés :

— Eh ouais, j’ai une Smart ! Ça vous fait marrer aussi les p’tits cons ?

Alors que sa bagnole renâcle à démarrer, elle lance un regard vers l’armée de lutins, prête à en découdre. Plus un chat : son Haka a encore fait ses preuves.

— Non mais ! lance-t-elle en démarrant.

La voiture jouet se faufile dans les rues du xiiie, Madame Robot appelle la standardiste pour connaître l’adresse de son prochain rendez-vous :

— Cyber++ marmonne Chris sur un ton vaguement commercial.

— ‘lut Cyber lady. J’vais où ?

— Euh, deux secondes… Porte des Lilas. Je t’envoie toutes les infos.

— Super, grogne Mafalda, j’adore traverser Paris aux heures de pointe !

— Eh ouais, fallait pas signer. Maintenant t’as plus l’choix Euh… quitte pas ! Cyber++ ? Oui, je transfère l’appel…

— C’est ça transfère. Allez, j’y vais. Ciao !

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