[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Larry Fondation : Effets Indésirables

LA CHRONIQUE

effets-indesirables-couvAttention : chef d’oeuvre ! Personne n’ignore le goût prononcé de la rédaction de BooKalicious pour la littérature américaine, et à fortiori la littérature américaine hors des sentiers battus, celle qui s’intéresse aux marginaux, aux losers, aux paumés, aux petites gens qui n’ont pas eu trop de chance à la naissance. Autant dire qu’avec ce livres de textes courts, mini nouvelles, saynètes et instantanés en patchwork, nous avons été servis. Ancien journaliste, Larry Fondation est désormais médiateur dans les quartiers chauds de Los Angeles. Avec un minimalisme et un sens de la précision qui rappellent Carver, il saisit sur le vif des situations parfois loufoques, drôles, grinçantes, ultra violentes, touchantes. Ou un peu tout à la fois…  Ses personnages vont des gens normaux un peu brutalisés par la vie à des truands sans limites, en passant par des losers magnifiquement décrits dans leur quotidien pourri et brutal. Ici, le rêve américain serait plutôt un cauchemar, entre survie, horizon bouché, violence, drogues, règlements de comptes et misère affective. Larry Fondation observe et décrit. Nulle commisération ni empathie dans sa prose, ni mépris ni jugement. En restant neutre, il livre une sorte de concentré baroque trash de ce qui se passe dans la vraie vie des vrais gens, quelque part dans une ville riche, symbole d’une Amérique qui vend du rêve. Avec ce livre à l’écriture ciselée et éclatée à la fois, marquée par le rap, le sens de l’anecdote journalistique et les romans collages, Larry Fondation donne le pouls d’une ville. A travers ses habitants les moins favorisés, il écrit la biographie de Los Angeles, ni plus ni moins. Et c’est sublime. Effets Indésirables – Larry Fondation. Traduction de Romain Guillou.Editions Tusitala

 

L’INTERVIEW

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Est-ce que, par votre travail, vous rencontrez des gens comme ceux sur lesquels vous écrivez ? 

Oui et non. Je travaille comme organisateur, et dans mon travail, je dois être positif et optimiste. J’enseigne principalement à des gens plutôt pauvres et à des gens issus de la classe ouvrière comment se réunir et se défendre. Mon message auprès d’eux est un message d’espoir.

Mais je vois aussi des gens qui sont tombés dans le crack. Mon bureau en centre-ville est assez proche de Skid Row, là où vivent les SDF. Il y a tellement de lumière et tellement de noirceur à la fois…

Qu’est-ce qui vous donne envie d’écrire sur eux ? Comment rassemblez-vous les détails de vos histoires ? 

J’essaie d’écrire en tant que témoin, pour que ces gens ne deviennent pas invisibles. Pour qu’on n’oublie pas les pauvres, les désespérés, les sans-abris. Je pense que tout le monde sont créés égaux et restent égaux. Personne n’est meilleur que n’importe qui d’autre. J’ai passé beaucoup de temps dans des lieux où la plupart des gens ne vont pas. Quand j’ai écrit « Dans la dèche à Los Angeles », j’ai passé du temps à Skid Row, dans les bars, dans la rue.

J’ai également grandi dans une banlieue difficile sur la côte Est des USA. Mes amis ont tous abandonné le lycée. Certains sont allés en prison. D’autre sont mort de drogues ou de morts violentes. Le reste vit de boulots manuels ou travaille dans le secteur tertiaire. J’ai vu beaucoup de « l’avant » à la vie dans la rue, en fait.

Quelles sont vos sources d’inspirations ? Vos écrivains fétiche ? 

Je suis inspiré par les gens avec lesquels je travaille et qui se battent pour une vie meilleure. Je suis inspiré par ceux qui se battent pour plus d’égalité et de justice sociale.

Parmi les écrivains il y en a beaucoup : Beckett, Borges, Max Frisch, Hubert Selby, Jr., John Fante, Nelson Algren, Richard Wright, J.P. Manchette et plus encore. Et parmi les écrivains vivants, il y a : Eric Miles Williamson, Irvine Welsh, Barry Graham, Mary Robison… Et en France, Mathias Enard, Jean Echenoz, Gwenaelle Aubry

 

L’EXTRAIT

SE MARIER

J’étais assis tout seul au bar. Je ne connaissais personne. Le type à côté de moi était plutôt balèze. Il avait l’air bien bourré. Il avait deux bouteilles de Heineken devant lui. Le barman a ra- massé celle qui lui semblait vide. J’imagine qu’elle ne l’était pas, ou alors le type cherchait les problèmes. Quoi qu’il en soit, il m’a accusé.

– T’as bu ma bière.
– Non.
– Viens dehors, on va régler ça entre hommes.
– Pas ce soir.
– Quoi ?
– Demain. Ce soir, j’ai la grippe.
– Arrête tes conneries.
J’ai sorti mon .45 et je lui ai collé sur la tête.
– J’ai dit demain.
– D’accord, il a dit.
Je me suis pointé le lendemain soir après avoir passé 24 heures à tousser et à bouffer des médocs. Le type m’a mis une branlée. Je ne sais pas si c’était volontaire ou non mais j’avais laissé mon flingue chez moi.

***

Deux jours plus tard je suis retourné là-bas mais il n’y était pas. C’est à ce moment-là que ça a vraiment commencé. Le bor- del. Un beau bordel. Voilà dans quoi je m’étais fourré. À me plan- quer dans le bar. Non, pas vraiment à me planquer. J’avais pris les gens en otages. Voilà, comme ça, c’est dit. C’est ça la vérité. Il y avait quinze personnes dans le bar et je les menaçais avec mon flingue. Je ne savais pas ce que je faisais, ni pourquoi.

Les flics m’ont appelé.
Le barman m’a tendu le téléphone.
Le policier m’a demandé :
– Quelles sont vos exigences ?
– Hein ?
– Qu’est-ce que vous voulez ?
Le flic avait commencé sur un ton calme, mais il semblait déjà perdre patience. Il pensait que je jouais au con, mais j’avais vrai- ment pas compris ce qu’il voulait dire au début.

– J’ai besoin d’un verre, j’ai dit au téléphone, sans m’adresser à personne en particulier.

Le flic m’a dit de passer le téléphone au barman, ce que j’ai fait.

– Qu’est-ce que vous voulez ? m’a demandé le barman. Je suis le patron. Vous pouvez commander ce que vous voulez… c’est la maison qui régale.

J’ai entendu le flic gueuler « Magnez-vous » dans le combiné que le barman tenait toujours à l’oreille. Le patron a récité la liste des bières sans sourciller.

– Heineken, Corona, Amstel Light, Coors, Budweiser.
– Une Corona.
– Vous voulez du citron vert avec ?
On pouvait entendre le flic hurler dans le combiné qui se trouvait à présent sur le bar alors que le barman décapsulait ma bière et pressait du citron vert dedans. J’ai pris le téléphone sur le bar et j’ai dit au flic de baisser d’un ton ; il commençait à rendre les gens nerveux. Je lui ai dit de s’abstenir de me faire le coup du « Sortez les mains en l’air » et, comme le patron me l’avait gentiment fait remarquer, je lui ai dit que je gérais cette prise d’otages d’une main de maître. Puis j’ai raccroché. Après tout, on passait un bon moment. J’avais à peu près cent dollars en poche et le bar était plutôt miteux, alors je me suis dit que le patron ne devait pas être riche, j’ai donc proposé de payer une tournée générale. Bien sûr, il n’y avait qu’une quinzaine de personnes sur place. Il était aux alentours de quatorze heures.

Ensuite, on a allumé la télé pour se voir. J’ai repensé à la question du flic : « Qu’est-ce que vous voulez ? »

Je crois avoir mentionné plus tôt, mais peut-être que non, que je trouvais une des clientes du bar plutôt mignonne. Elle s’appelait Mariana et j’aimais la façon dont elle se tenait sur son tabouret de- vant le bar, très décontractée, même quand j’avais sorti le flingue, que j’avais à présent remis au barman, lequel avait déchargé l’arme puis l’avait reposée sur le bar où elle gisait, inoffensive.

Bien sûr, les flics ne savaient rien de tout ça. Le négociateur n’arrêtait pas d’appeler ; on l’ignorait ou on décrochait le téléphone et on lui raccrochait au nez, sans rien dire.

– Qu’il aille se faire foutre, j’ai dit.
– Ouais, qu’il aille se faire foutre, a dit Mariana.
Quand le policier a rappelé, le patron l’a mis sur haut-parleur.

« Va te faire foutre, va te faire foutre, va te faire foutre ! » on a crié en chœur. J’ai payé une autre tournée.

Mariana travaillait quatorze heures par jour. À préparer des muf- fins anglais. Cent mille muffins par jour. Elle détestait ça, évidemment. Le flic a arrêté d’appeler et s’est mis à se servir d’un mégaphone. Mariana a mis quatre pièces de vingt-cinq cents dans le juke-box et le patron a monté le volume pour couvrir le mégaphone. Ça a marché.
– Avant, j’élevais des pitbulls avec mon frère, a dit Mariana.

Les affaires marchaient plutôt bien.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Un de nos chiens a tué un type, un de nos employés. J’adorais écouter ses histoires. Elle aimait que je l’écoute. Elle a raconté d’autres histoires et moi, j’écoutais la plupart du temps, mais je me sentais tellement bien à ses côtés que j’ai commencé à me confier, un truc que je fais rarement.

– J’ai vachement peur d’être mal compris, je me suis surpris à dire. Par exemple, la bagnole d’un type tombe en rade. Il est avec son fils qui doit avoir aux alentours de dix ans. Ils s’escriment mais ils arrivent pas à faire bouger la caisse. Je leur fais un signe du genre, « Je peux vous pousser avec ma bagnole ». Ils pensent que j’essaye de les presser, que je leur fais signe de se magner, que je suis impa- tient. Le type, le père, lève le doigt pour dire « Une minute », mais je veux pas du tout les bousculer, tu vois ce que je veux dire ? J’essayais d’être sympa. Mais ils ont pas compris. Ça t’est déjà arrivé ?

– Quand est-ce que tu respires ? m’a demandé Mariana. – Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tu parles vite.
– Je suis tendu.

– À cause des flics ?

– Non. À cause de toi.

– À cause de moi ?
– J’ai envie de te plaire…
Elle m’a caressé la joue. Le contact de ses ongles m’a donné des frissons et je tremblais de plaisir. Elle a retiré sa main.
– Non, s’il te plaît, j’ai dit.
J’ai remis sa main, ses ongles, contre mon cou. Pendant ce temps, le patron avait payé deux tournées histoire d’égaliser avec les miennes, alors on commençait à être bien pétés. Dehors, d’autres flics sont arrivés. L’accumulation de gyrophares bleus commençait à nous déranger. Randy – le barman s’appelait Randy ; en fait, le bar s’appelait « Randy’s Saloon » – bref, Randy nous a préparé des doubles shots, à Mariana et moi.

– On dirait que ça colle bien entre vous, il a dit en nous faisant passer nos boissons.

Tout à coup, on a entendu du bruit sur le toit. Ce n’était pas le père Noël, mais encore d’autres flics. Randy a débranché le juke- box. On a répondu au téléphone cette fois-ci. Ça commençait à devenir grave. C’était un autre flic, mais il a posé la même ques- tion : « Quelles sont vos exigences ? »

Il fallait que j’aille aux toilettes.
– Randy, demande-lui son numéro, s’il te plaît.
– À qui ?
– Au flic… je le rappellerai. Faut que je pisse.
Randy a dit au flic :
– Il est sorti une minute, là. Il peut vous rappeler ?
– Comment ça, il est sorti ? a hurlé le flic puis il a raccroché. On entendait encore plus de bruits de pas et de mégaphones.

Quand je suis revenu des toilettes, j’ai pris une grande inspiration. J’ai regardé Mariana droit dans les yeux – du moins, aussi droit que j’ai pu – j’étais très nerveux.

– Je veux me marier.
– Quoi ? a demandé Mariana.
– Tu veux m’épouser ?
– Oui, elle a répondu si doucement que j’ai à peine pu l’entendre. Randy et les clients qui étaient assis à côté de nous ont ap-

plaudi et ont poussé des cris de joie. J’ai regardé Randy. Je m’étais à moitié attendu à ce qu’il laisse les flics entrer pendant que j’étais aux toilettes. Il a surpris mon regard inquiet.

– Je t’aurais jamais fait ça. Tu vas te marier.
– Qu’est-ce qu’elle a répondu ? a crié un vieux à l’autre bout du bar. – Elle a dit « oui ». Ils vont se marier.
Une deuxième salve d’applaudissements a éclaté – c’était tous ceux qui ne m’avaient pas entendu faire ma demande. Les flics dehors et sur le toit commençaient à être sur les nerfs. Le juke-box était à nouveau à fond et on les entendait quand même s’agiter par-dessus la musique.
– Il faut régler cette histoire, a dit Randy, tout à coup sérieux. Je l’ai regardé d’un air ahuri alors que je comprenais très bien. – Tu pourrais en prendre pour vingt ans, il a dit.
– J’ai une idée, a crié le vieux, toujours immobile au bord du comptoir.
Il nous a rejoints très lentement. Ça lui a pris un temps fou de parcourir les trois mètres qui nous séparaient, mais on était tout ouïe. – C’est comme dans l’émission du matin, il a dit. À la radio. Mariana se rongeait les ongles. Elle avait des ongles magnifiques, longs et élégants, alors je lui ai retiré la main de la bouche, tout en imaginant l’anneau que je lui passerais au doigt.

– Qu’est-ce que vous racontez ? elle a demandé au vieux.

– On va dire que c’était un canular, il a expliqué. Un coup monté pour qu’il la demande en mariage. Comme il est trop timide et tout, il avait besoin d’un petit coup de pouce.

– Il va quand même en prendre pour cinq ans, a fait remarquer un autre type. À faire le con avec le système d’intervention d’urgence et tout.

– Il sera sorti au bout d’un an pour bonne conduite, a repris Randy.

Je me sentais impuissant à les écouter parler de mon sort. J’avais agi sur un coup de tête.

– Je vais l’épouser tout de suite et je l’attendrai jusqu’à ce qu’il sorte, a déclaré Mariana.

Je l’ai embrassée. Je l’aimais.
– On va bien faire les choses, j’ai affirmé.
Randy était surexcité.
– On va marchander avec eux au téléphone, il a dit. Ils peuvent nous passer le procureur. On va négocier ta peine.
Il s’est avéré qu’il avait raison. Les flics étaient contents que ça se termine.
On était tous unis, on a bien pu négocier.
Randy était super dans le rôle du dur à cuire ; Mariana jouait à la perfection l’épouse accablée.
Je m’en suis bien sorti. Six mois fermes, plus deux ans de conditionnelle.
À ma libération, Mariana et moi nous sommes mariés dans le bar de Randy. Ça a été grandiose.