[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Ksénia Lukyanova : Les Héros Périmés

LA CHRONIQUE

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Héros, anti-héros ou simplement êtres humains, ces êtres « périmés » ? A travers une vingtaine de textes courts, entre nouvelles et poèmes en prose, Ksénia Lukyanova déroule une poésie âpre, mâtinée de sentiments déchus et de violence sourde. Ses personnages sont souvent leurs propres victimes,  observent un destin qui les dépasse et les renvoie à leur fragile existence. La prose ciselée convoque souvent la sauvagerie menaçante de la nature, on sent les vastes étendues d’une Russie chère à l’auteur qui passe avec aisance de la brutalité slave à la mélancolie française dans ses évocations. L’amour, la mort, la solitude s’invitent dans ces polaroïds poétiques parfois surréalistes. Belle surprise, ce recueil au format pratique (l’un des – nombreux – points forts de cette maison) qui tient dans la main, dans la poche, et dans le coeur. Les Héros Périmés – Ksénia Lukyanova. Editions Rue des Promenades

L’INTERVIEW

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© Andrey Natotsinsky

Comment définiriez-vous votre écriture ? 

Pour répondre je voudrais prendre un extrait d’un de mes textes:

« Et si on parlait d’amour ?

Ah non, on s’en fout de l’amour, on en a marre de parler de l’amour, on veut parler d’autre chose.

Non, attends un peu, parlons-en quand même. »

Je pense honnêtement  qu’il n’y jamais assez de mots d’amour écrits ou volants dans l’air cru de nos jours. C’est mon acte de résistance personnelle  contre l’indifférence et la fadeur.

Qu’est-ce qui préside à l’écriture de ces textes ? Qui déclenche le procédé d’écriture ? 

Un bon verre du rouge et un profond soupir !

En parlant sérieusement, ce qui déclenche le procédé d’écriture ce sont les rencontres et les instants insaisissables de la vie, je crois. Et le cœur qui bat. Parfois qui bat un peu trop fort, qui se brise même. Mais il est impossible de savoir ce qu’il y a dedans sans l’avoir vu en miettes au moins une fois. Et il est impossible d’écrire sans son cœur, ça se fait avec.

Vous sentez-vous plus russe ou plus française ? Quelle sensibilité domine dans votre création ?

J’ai deux passeport mais j’ai qu’une seule âme et elle est russe. Depuis mon enfance je connais par cœur les recueils entiers de Marina Tsvetaeva, je pleure toujours en lisant les lignes amères et délicieuses  d’Anna Akhmatova et je relis régulièrement « Maître et Marguerite » de Bulgakov. Mon amour pour la langue russe est dans mon sang, c’est ainsi.

Mais le français c’est une histoire d’amour, une rencontre. Ce mois-ci je fête mes 8 ans passés en France, et en arrivant je ne parlais pas un mot de français . Mais le destin a voulu que ce lien existe entre nous, et comme j’ai commencé mon chemin parisien par une école de théâtre, les premiers textes que j’ai découvert ont été les merveilles de Claudel, de Racine, de Corneille, de Molière… et ensuite la richesse du français m’a séduite à jamais. Je suis sure qu’il y a des choses qu’on ne peut écrire qu’en français et d’autres qu’on ne peut écrire qu’en russe, c’est pour cela que j’ai des textes que je ne traduit pas.

Mais après tout, le plus important dans la vie n’a pas besoin de traduction, il est dans le cœur et tout homme le comprendra.

 

L’EXTRAIT

Quelqu’un vient

On se tue tous les jours avec des pensées à blanc sans prendre de risque. Tous mourant sans date précise, tous handicapés par l’absence de l’âme sœur, tous amoureux d’une sirène chaste ou d’un héros périmé. On partage le soleil, on suspend la lune toutes les nuits pour mieux se regarder dans les yeux. On vide notre sac à miracles, parce que demain on en aura encore et qu’après-demain on ne sera peut-être plus là. La vie est longue, mais il faut se dépêcher quand même. 

Attends, ne cours pas, tu entends ? Quelqu’un vient. Non, c’est ton cœur qui bat. Dieu merci, si mon cœur bat encore, il y aura sûrement un autre cœur qui battra pour moi. Et ces battements seront le rythme magistral sur lequel mes sourires et mes larmes vont se mélanger dans un coït merveilleux d’amour vrai. La patience est toujours récompensée. Même si la récompense c’est juste un baiser sur le front. 

Tu entends ? Quelqu’un vient. Non, ce sont tes pensées qui font trembler la terre. Alors la terre ne connaîtra plus jamais l’ennui de l’immobilité et son dos déjà bossu accueillera de nouvelles montagnes à apprivoiser. Je grimperai sur chacun de ces nouveaux sommets pour murmurer ton nom au vent. Le vent qui souffle sur tous les déserts qui voudraient devenir des prairies. Le vent qui caresse toutes les mers et les fleuves liés par un nœud mouillé. Ce vent qui connaît tous les visages, qui savoure l’odeur de toutes les chevelures. Il emporte avec lui les déclarations d’amour et colle aux lèvres les grains de sable en nous donnant une raison de nous embrasser. Ce vent-là m’a dit que parfois il vaut mieux regarder de loin pour apprécier la beauté. 

Tu entends ? Quelqu’un vient. Non c’est ton ombre qui s’allonge parce que la nuit blanche arrive pour partager sa couleur. Alors mon ombre oubliera pour toujours sa solitude noire collée à mes talons. Pourvu que cette nuit reste suffisamment longtemps. Parce que quand les années vont devenir des mois, les mois vont devenir des semaines, les semaines vont devenir des jours, et les jours vont devenir des heures, là, ça sera trop tard. Que cette nuit blanche nous laisse juste quelques gouttes de toutes ces tristesses pour que nous puissions mieux jouir. Qu’elle remplace tous les déjà-vu par de nouvelles pages. 

Tu entends ? Quelqu’un vient.

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