[Rentrée Littéraire 2016] Gilles Marchand : Une bouche sans personne

LA CHRONIQUE

CVT_Une-bouche-sans-personne_102Comme beaucoup de comptables, il est bien discret, ce monsieur qui ne parle jamais de lui, bien installé dans une rigueur de pensée parfaite et logique. Il mène une petite vie sociale bien rangée, normale, retrouve des amis le soir au bar et essaie de ne pas trop parler de lui ni de trop laisser voir son visage. Il n’a pas très envie, on se demande pourquoi tant de mystère, jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce monsieur, qu’on entre dans ses souvenirs et dans son histoire, dans ce qui l’a marqué pour la vie et qu’il ne souhaite pas forcément laisser voir à tout le monde…

Un incident banal, au moment de porter une tasse à sa bouche, qu’il dissimule par une écharpe, fait office de facteur déclenchant. Alors, le narrateur raconte son enfance, son grand père loufoque, Pierre-Jean, les secrets et les blessures, dans une douceur et une absurdité qui rappellent les contes pour enfant. La niaiserie en moins, la noirceur stylisée et sublimée en plus.

Gilles Marchand déploie une histoire touchante d’humanité, celle d’un homme qui apprend à se regarder en face et s’aimer, avec poésie et tendresse, dans un style dense et mélodieux qui rappelle qu’en France, on sait parler des gens et de leur trajectoire personnelle. Sans jamais tomber dans le larmoyant niais ou dans un pathos plein de bonnes intentions, il promène son lecteur avec pudeur dans la vie de son personnage auquel on s’attache avec bienveillance. Une Bouche sans Personne – Gilles Marchand. Editions Aux Forges de Vulcain

 

L’INTERVIEW

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Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman ?

Il y a beaucoup de raisons. Ce qui est certain c’est que ce personnage de Pierre-Jean est largement inspiré d’une personne ayant vraiment existé et à qui j’ai voulu rendre hommage. Ensuite, j’ai voulu voir comment parler d’un évènement historique sans l’aborder à la manière d’un historien. Ce qui m’intéressait ce n’était pas d’en faire un « rapport » mais davantage de voir comment quarante après il pouvait être digéré, de voir comment les héritiers d’un évènement tragique pouvaient continuer à vivre avec cet héritage. Le thème de la mémoire que j’avais déjà abordé dans Le Roman de Bolaño (coécrit avec Eric Bonnargent) est un thème qui me tient à cœur. Le personnage de Kauffmann souffrait d’amnésie traumatique. Dans Une bouche sans personne, le narrateur n’est pas cliniquement amnésique, il essaie juste de ne pas penser à ce qui lui est arrivé, même si cela lui est impossible.

Le style est rigoureux, étiré, presque « classique », au bon sens du terme. Est-ce pour mieux définir votre personnage ? 

Le style doit effectivement correspondre au narrateur. Mais ce qui me paraît important dans ce roman, c’est que le style de la narration évolue en fonction des séquences. Le narrateur a un vocabulaire très précis lorsqu’il évoque sa vie professionnelle. Il est comptable et il est à la limite d’aligner les mots comme il aligne les chiffres. En revanche lorsqu’il se retourne vers son passé, il retrouve un vocabulaire presque enfantin : en retrouvant ses souvenirs d’enfance, il s’exprime avec plus de tendresse, plus d’émotion. Et dans le café il a une manière de s’exprimer plus relâchée lorsqu’il converse avec ses amis.

L’Histoire est-elle importante, selon vous, dans l’histoire personnelle ? 

Nous sommes tous les héritiers d’une histoire. Je vois difficilement comment on peut passer entre les gouttes de certains épisodes tragiques, comment se construire sans être imprégné par l’évolution du monde dans lequel on évolue. Ce qui ne signifie pas qu’on ne peut pas raconter des histoires personnelles complètement décorrélées de l’Histoire. En l’occurrence, c’est le thème même du livre, le narrateur vit avec sa cicatrice, l’Histoire fait partie intégrante de son histoire, il a grandi en pensant qu’il était un document historique, un témoignage. Mais s’il a grandi avec cette idée, il lui a fallu du temps pour accepter de transmettre ce témoignage. Comme s’il avait voulu passer à autre chose en « vivant avec » sans affronter. Et le principe narratif du roman repose sur la manière dont il va aborder cette confrontation.

L’EXTRAIT

Boire mon café sans imposer à mon entourage le spectacle du bas de mon visage est toujours un exercice périlleux. Le geste doit être précis et rapide sans laisser aucun espace à l’improvisation : j’approche la tasse de mes lèvres et abaisse mon écharpe de quelques centimètres durant les maigres secondes nécessaires à l’écoulement du liquide dans ma gorge. Mais ce soir, l’écharpe ne s’est pas abaissée à temps. Ou la tasse est arrivée trop vite. Je ne peux m’empêcher de pousser un cri. Le café s’écoule dans mon cou, imbibe mon écharpe tandis que la tasse va se briser sur le sol, après un rebond sur la table et un autre sur mon genou gauche.

Après trois à quatre secondes de silence, Sam me demande si je me suis brûlé, Lisa part à la recherche d’une serviette, Thomas se contentant d’un « eh ben » que je ne parviens pas totalement à décrypter.

Enfermé dans les toilettes, je procède à un rapide bilan des victimes : mon pantalon et ma chemise ont été miraculeusement épargnés, mais mon écharpe ne se relèvera certainement pas de ce terrible accident, elle a pris pour les autres, offerte en sacrifice. J’essuie du mieux que je peux, mais il n’y a rien à faire, la soirée sera plus courte que prévue. Le tissu, en s’imprégnant du liquide, a perdu toute sa forme, a pris du poids et pendouille négligemment en révélant mon menton et une partie de mon cou. Je remonte le col de mon pull au maximum et maintiens l’écharpe d’une main en sortant des toilettes.

Alors que je m’apprête à prendre congé, je remarque que Lisa a déposé une nouvelle tasse sur la table. Je la remercie mais, montrant de ma main libre l’état de mon écharpe, lui explique que je dois rentrer. Sam et Thomas insistent pour que je boive au moins mon café.

Thomas appuie ses deux coudes sur la table et me regarde, à la fois gêné et décidé.

« Pourquoi n’enlèves-tu pas cette foutue écharpe ? »

Silence. Il continue à me regarder dans les yeux tandis que Sam s’efforce de prendre un air dégagé. Ce n’est pas la première fois qu’ils m’interrogent à se sujet. De- puis le premier jour, ils me disent que je peux la retirer. « Il fait chaud dedans », « Tu auras froid en sortant », « On est entre amis, tu n’as rien à craindre »… Ils sont revenus plusieurs fois à la charge sans trop insister et – nissant par s’excuser de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je n’ai jamais cédé. Il n’y a pas de négociation possible, parce que je n’ai rien à y gagner. Et on ne négocie pas avec ses amis. Pourtant, ce soir, c’est différent. Il y a autre chose. Pas de la pitié, mais quelque chose qui otte dans l’air, entre le comptoir, la réserve, notre table et la porte d’en- trée. Quelque chose qui joue avec la fumée de nos ci- garettes, qui voile leurs regards et fait vibrer leurs voix d’un timbre que je ne parviens pas à identifier. J’ai bien envie de leur demander ce qui se passe, optant pour la formule la plus e cace en ces circonstances :

« Qu’est-ce qui se passe ?
– Rien, pourquoi ?
– Mais si, je le sens bien. Il y a comme une odeur.

Vous savez, ces odeurs décrites dans certains livres, ces odeurs indéfinissables dont on ne sait jamais si elles existent ou s’il s’agit de simples gures de style, comme celle de la peur ou celle de l’argent. Un truc qui passe et que je n’arrive pas à saisir.

– Une odeur errante ? » Sam est mal à l’aise et commence à remuer sur sa chaise.

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