[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Emmanuel VILLIN: Sporting Club

qiLA CHRONIQUE

11052016141547sdAu commencement était l’attente. Ce premier roman terriblement cinématographique, terriblement Fitzgeraldien, se déploie dans une indolence suave, distillée dans une retenue élégante. Le narrateur a pour projet un livre avec un certain Camille, réalisateur capricieux et facétieux, légèrement cyclothymique sur les bords. Or le réalisateur, qui le fait venir dans son territoire méditerranéen, se dérobe. Se fait désirer, attendre. Pendant ce temps, le narrateur nage, pense, fait la fête, obéit à l’injonction de Camille, qui de lapins en rendez-vous manqués, semble se refuser à l’histoire.

Etrange et facétieux pari, pourrait-on penser, qu’écrire un livre sur l’impossibilité de mener un projet à bien. Durassien paradoxe qui prend ici des atours de film italien. Emmanuel Villin possède un sens aigu de la narration, il joue avec son lecteur comme le réalisateur joue avec son biographe. L’intrigue s’échappe, les rôles se dérobent, le temps s’étire, s’étire à l’image des longueurs effectuées dans la piscine, des corps allongés sous les parasols. Et pourtant, on ne s’ennuie pas une seconde. On se surprend à guetter les manifestations du réalisateur, à l’image du ressenti fébrile du narrateur, puis à se laisser porter par ce rythme hypnotique, ce voyage dans une ville anonyme, cette quête sans fin qui, finalement, ressemble à la vie.  Sporting Club – Emmanuel Villin. Editions Asphalte

L’INTERVIEW

© Claire Duvivier

© Claire Duvivier

Vous publiez là votre premier roman, qu’est-ce qui vous a inspiré ? 

Tout est parti d’un SMS : un ami me décrit en quelques mots une situation que nous avons bien connue lorsque nous vivions à Beyrouth : la chaleur, la voiture non climatisée, les embouteillages sur le chemin du front de mer. J’ai reçu ce SMS à Paris par un jour pluvieux. J’ai alors voulu décrire par écrit, de façon très précise, presque cinématographique, le chemin et toutes les étapes par lesquelles il faut passer pour partir du coeur de la ville jusqu’à la piscine d’un club sportif en bord de mer, le Sporting Club. J’ai alors dû faire appel à ma mémoire, consulter une carte de la ville, fouiller dans mes vieilles photos, etc. Ce petit exercice m’a amusé et j’ai continué à essayer de décrire d’autres lieux de la ville comme le musée, le casino, les stations essence, les tours en béton qui remplacent les vieilles demeures, etc. Petit à petit, je me suis aperçu que tous ces lieux avaient des points communs et j’ai alors pensé à mettre en scène un personnage qui errerait dans ces lieux. J’ai parallèlement construit une intrigue, ténue, qui serait le fil conducteur de ces errances. Petit à petit le roman a pris forme. Mon inspiration puise donc essentiellement dans mes souvenirs.

Votre roman peut faire penser à la fois Fellini et à Scott Fitzgerald, dans cette délicatesse suave. Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Je connais assez mal le cinéma de Fellini. Je pense cependant voir ce que vous voulez signifier en évoquant ce réalisateur si l’on pense à la Dolce Vita et à 8 1/2. Dans le premier, Mastroiani est un journaliste qui erre dans la ville, de fête en fête, à la poursuite de stars. Le film, construit autour de plusieurs séquences apparemment sans lien, décrit aussi une société en pleine mutation ; Mastroiani aime et déteste à la fois ce monde qui l’entoure comme le narrateur de mon roman. On peut retrouver cette forme de récit et ces thèmes dans mon livre. Le second film, 8 1/2, est notamment une réflexion sur l’échec, thème que l’on retrouve également dans mon livre.

Le cinéma est présent à plusieurs reprises dans mon roman ; c’est en en effet une matière qui me passionne et je ne peux écrire sans penser à tel ou tel film, sans qu’un personnage emprunte les traits ou l’attitude de tel ou tel acteur. Le film qui m’a en l’occurrence beaucoup influencé (même s’il n’a rien à vous avec mon livre) est The Passenger (Profession : Reporter) d’Antonioni avec ce personnage joué par Nicholson dont on ne sait presque rien de son passé, ni de ses intentions et qui erre d’une ville et d’un pays à l’autre sans que l’on sache précisément ce qu’il cherche, si ce n’est une certaine forme de liberté.

Quant à Gatsby, je l’ai lu il y a 20 ans et ne l’ai pas relu depuis (chose que je vais réparer au plus vite). Le narrateur du livre comme mon narrateur sont tous deux fascinés par un personnage (Gatsby/Camille), qui cultive le mystère tout en menant une vie mondaine.  La dernière phrase du roman, « So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past. », fait en outre écho à l’épigraphe de Sporting Club« On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c’est le passé qui nous dévore. » (Flaubert).

Vous parlez de « délicatesse suave ». C’est cette impression que je voulais faire ressentir au lecteur. Je voulais qu’un certain parfum se dégage du livre et que l’on sente la chaleur, la moiteur de la ville, la torpeur qui saisit peu à peu le narrateur.

Mes sources d’inspiration sont multiples. En littérature, ce serait Henri Calet, pour sa façon d’arpenter la ville et de porter sur elle un regard ironique et désabusé, Patrick Modiano, pour cette quête perpétuelle d’un passé évanoui et des résurgences de celui-ci dans le présent, Jean Echenoz et Jean Rolin, qui sont selon moi les deux plus grands stylistes de notre époque et mes écrivains favoris chez qui la géographie et la description des lieux est centrale. Plus largement, toute l’école des éditions de Minuit depuis les années 80 a une grande influence sur moi et mon écriture. En littérature étrangère, je suis absolument fasciné par l’univers et l’écriture de John Cheever dont les nouvelles sont magnifiquement traduites en français.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment , quels sont vos projets ? 

Je travaille actuellement sur un second roman qui, à l’inverse de Sporting Club dont j’avais le titre avant même de commencer à l’écrire, n’en a toujours pas. Il s’agit d’une fable absurde sur le thème de la servitude volontaire (c’est ce que je pense, en tout cas, je ne suis pas très sûr). Je l’ai écrit immédiatement après avoir signé mon contrat d’édition pour Sporting Club. Je craignais en effet de ne plus pouvoir jamais rien écrire après ce premier roman qui m’a pris plusieurs années. Je me suis ainsi lancé sans savoir où j’allais, écrivant un chapitre par jour, me laissant guider par le personnage central qui s’enferre jour après jour dans un travail qui peu à peu s’avère des plus absurdes. La ville (Paris en l’occurrence) est à nouveau très présente.

Je réfléchis également à un troisième projet, plus ambitieux celui-la, sur l’histoire d’une ville syrienne dont ma famille est originaire.

Je travaille enfin sur un scénario d’un moyen-métrage sur des musiciens de surf music qui enregistre un disque sur une île de la Seine.

L’EXTRAIT

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