[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] Craig Clevenger: Le Contorsionniste

LA CHRONIQUE

couv-contorsionniste-rvbNotre avis ne vaut que ce qu’il vaut mais, pour BooKalicious, ce roman est purement et simplement LE roman de la Rentrée, voir LE roman de l’année ! Ni plus, ni moins. Irvine Welsh l’a salué avant nous, primeur de la langue oblige, mais nous sommes d’accord sur le fond : ce roman est immense, d’une maîtrise absolue et d’une richesse stylistique éblouissante. Et encore, il y a de la retenue dans ces propos…

Le Contorsionniste raconte l’histoire de Daniel Fletcher, pardon Christopher Thorne, pardon, Eric Bishop, pardon John Vincent. Un faussaire surdoué qui, souffrant de maux de têtes un peu ultra violents, trouve régulièrement le moyen d’atterrir aux urgences en overdose d’antalgiques, et proche de la mort. Donc, passe nécessairement entre les mains de différents services psy, policiers, etc. Qu’il doit gérer, appréhender, anticiper, manipuler s’il ne veut pas se faire démasquer et donc enfermer à l’HP ou en prison. Contorsionniste, joueur, désespéré, le narrateur est un peu tout ça à la fois, une espèce d’hybride entre le criminel et le génie.

Craig Clevenger semble avoir pris un plaisir fou à décortiquer la vie de son personnage, du pourquoi du comment des identités et du métier de faussaire qu’il perfectionne sans cesse, ses failles et ses fragilités. Il y a de l’humour, beaucoup de second degré et de lucidité, et un peu de désespoir, aussi chez ce maître du faux qui nous promène dans sa vie et ses identités sans fausse pudeur ni mensonge. Le Nouvel Attila tape très très fort à cette année, il n’a pas besoin d’une tribu de Huns pour ravager  la Rentrée Littéraire! Le Contorsionniste – Craig Clevenger. Traduction de Théophile Sersiron. Dessins de Yann Legendre. Editions Le Nouvel Attila

L’INTERVIEW

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Comment écrit-on l’histoire d’un faussaire sans s’arracher les cheveux ? Comment cette idée a-t-elle germé dans votre esprit d’écrivain ? 

Tout d’abord, j’apprécie que vous partiez du principe que je ne suis pas devenu cinglé, même si quelques un de mes amis pourraient ne pas être d’accord avec vous. Le plus gros problème que j’ai rencontré en structurant Le Contorsionniste, était de conserver les différentes chronologies, l’histoire principale étant la narration au présent où John Vincent parle au psychologue, puis revient sur son histoire, avec les différents noms qu’il a utilisés aux différents épisodes de sa vie, chacun avec sa propre fiction. Vers la fin du processus de brouillon, les murs de ma chambre ressemblaient aux tableaux d’une enquête criminelle. J’avais des photos et des notes avec des liens dessinés entre eux, j’avais également imprimé environ 30 ans de calendriers vierges et cloué@ les pages, en les utilisant pour définir l’intrigue des principaux événements de la vie de Vincent (école, prison, etc), aussi bien que les plages de ses différentes identités et histoires de coeur. Enfin, j’ai dû créer un tableur pour garder la chronologie. Et en le faisant, j’ai constaté au moins une ou deux erreurs chronologiques sérieuses… c’était il y a si longtemps que je ne me rappelle pas où elles étaient et personne ne me les a encore signalées…

Le second challenge, après veiller à garder une certaine cohérence de dates, était de m’assurer que le lecteur serait capable de faire de même, sans l’avantage du tableur et des calendriers. J’ai fait un plan de la question pour l’évaluation psychiatrique sur des fiches, qui ont servi de colonne vertébrale à l’histoire quand j’abordais leur séquence. Et enfin, j’ai dû grouper les questions de façon à créer des passerelles stratégiques entre les fausses indemnités de Vincent. A l’origine, j’ai utilisé chaque question individuellement comme une passerelle pour approfondir l’histoire de Vincent, mais ça aurait généré bien trop de va et vient dans la chronologie.

Et enfin, pour l’idée, j’avais ce personnage sans nom dans ma tête depuis longtemps – des années – avant de commencer à écrire le livre. Je voulais mettre en lumière quelque chose de personnel à travers un narrateur qui ne me ressemblait pas du tout, tout en explorant les inconvénients de certains génies. Spécialement en imaginant où jouent les compromis cognitifs pour quelqu’un qui est naturellement brillant. Les Américains fonctionnent grâce à des solutions rapides et des réponses faciles. Le pire de ça génère le racisme institutionnel et les inégalités que nous connaissons (regardez le clown orange que nous avons dans la course à la présidentielle), tandis  qu’un des effets inoffensifs sera d’évincer notre obsession pour la culture du « aide-toi toi-même », particulièrement depuis qu’on a légalisé la publicité pour les médicaments psychoactifs comme les anti-dépresseurs. On va souvent entendre des non professionnels sortir des blabla psychiatriques dans une discussion banale, se diagnostiquant les uns les autres en fonction de ce qu’ils ont entendu à la télévision et glané dans quelques livres de pop-psychologie. Je voulais rendre cette menace réelle pour mon personnage : une figure incarnant l’autorité, responsable du diagnostic de Vincent – même s’il est aveugle à ses probes faiblesses – peut signifier pour lui la fin de la liberté.

Comment avez-vous travaillé pour rassembler des informations, des détails, des astuces pour que tout ça ait l’air si vrai ? 

« Ait l’air » est le mot-clé de cette question, parce que toutes les informations ne sont pas véridiques (j’insiste!). Je devrais dire, d’abord, que la raison pour laquelle j’ai antidaté l’histoire est que la technologie moderne et le système d’informations rend un grand nombre de techniques artisanales  de contrefaçons totalement obsolètes. Si j’avais du rendre compte de l’histoire d’un faussaire à l’âge digital, j’aurais écrit un tout autre roman. J’ai trouvé beaucoup d’informations sur internet, et de livres trouvés sur internet chez des éditeurs « anarchistes », faute d’une meilleure description, le genre d’éditeur qui édite des livres sur la contrefaçons due documents d’identité, la contrebande etc. Mais faire des recherches dans le monde de l’art de la contrefaçon a abouti aux résultats les plus intéressants : c’est là que j’ai appris sur le papier carbone, les dates de l’invention de certaines encres et applications, etc. Mais encore une fois, tout dans ce roman n’est pas véridique. Après m’aitre immergé dans le monde du détournement d’identité et de l’art de la contrefaçon pendant aussi longtemps, j’étais assez à l’aise pour monter quelque chose. C’est ce qui m’a autorisé à donner corps à l’histoire de façon intéressante, tout en restant en dehors de toute embrouille juridique, au cas-où quelqu’un aurait des problèmes en reproduisant ces trucs et en disant ensuite qu’ils l’ont trouvé dans mon livre.

A la fin de mes recherches, j’ai créé un faux certificat de naissance pour John Vincent d’après ce que j’avais appris. J’étais très content de ce que j’avais fait mais je doute fermement que ce document survivrait à une analyse poussée d’un agent du gouvernement. Et en plus, je ne me rappelle pas bien tout ce que j’ai lu pendant ce temps. Alors non, je ne suis pas expert en la question.

Qui sont vos maîtres ? Les artistes qui vous inspirent ? Avez-vous des rituels d’écriture ? 

Le premier écrivain qui a transformé ma compréhension de ce que la fiction pourrait être, ou de ce qu’un écrivain pourrait faire, est Italo Calvino. J’ai lu Si par une nuit d’hiver un Voyageur quand j’avais 19 ou 20 ans et ça a changé le cours de mon écriture. Liberté sans Condition de Seth Morgan (malheureusement le seul roman qu’il ait écrit avant de mourir), est le livre qui m’a le plus influencé au niveau de la façon dont le langage peut être malléable. Jusque là, je me focalisais sur des idées, des concepts, des intrigues, et considérais les phrases de remplissage comme des moyens pour arriver à ces idées, mais pas comme des éléments de beauté en soit. Morgan est le premier écrivain dont j’ai savouré la prose sans faire attention à ce qui se passait sur la page. Et pour l’écriture dépouillée (pour info, je déteste le label « minimaliste ») qui caractérise l’écriture de Le Contorsionniste, ça vient aussi de mon amour pour la pulp fiction américaine du milieu du siècle. Le Postier sonne toujours deux fois, de James M. Cain est un de mes livres favoris, et je considère Jim Thompson comme le Grand Prêtre du roman noir (NDLR : en français dans le texte). Une influence contemporaine particulièrement marquée est Andrew Vachss, particulièrement avec le roman Shella. Enfin, je me suis longtemps référé à Steve Erickson comme le géant invisible de la littérature Américaine, mais il semblerait qu’il finisse par obtenir les lauriers qui lui reviennent. J’ai lu son second roman, Rubicon Beach, juste après la fac et les dernières pages m’ont coupé le souffle (je dis ça littéralement!). Et le très court chapitre 19 de son 3e roman, Tours du cadran noir est à égalité avec la scène de la thérapie par les électrochocs de Chief Brodmen dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey. Je travaille actuellement sur mon 4e roman, et j’espère toujours écrire que livre qui pourra se mesurer avec ces deux passages.

Je n’ai pas de rituel d’écriture. Mes méthodes sont dans un flux perpétuel et je m’attaque à chaque livre un peu différemment. Mais un certain nombre de choses ont perduré au fil du temps : je travaille seul et vous me trouverez très rarement – presque jamais – en train de travailler dans un café (je refuse de tomber dans ce cliché). Mon premier brouillon est toujours écrit à la main ; après avoir transcrit le travail originel de mes carnets de notes sur mon ordinateur, plusieurs brouillons sont imprimés et repris à la main. J’écris – ou lis- rarement sur un appareil électronique. J’écris tous mes dialogues séparément, afin de donner à mes personnages des voix distinctes les unes des autres et de celle du narrateur, ainsi que pour amener mes personnages plus que l’exposition narrative à mener l’histoire.

 

L’EXTRAIT

Je peux compter mes overdoses sur les doigts d’une main :

Août 1985. Percocet. Les cachets de 5 mg étaient iden- 1 tiques aux cachets de 325 mg qui étaient identiques aux laxatifs génériques. Je n’avais pas la tête à lire les petits caractères. Urgences, 85 grammes de sirop d’ipecac et de solides vomissements de poison et de liant, trente-sept heures de crampes à chier du sang.

Février 1986. Méthocarbamol. Comprimés jaunes, vifs comme un soleil d’enfant au crayon gras. Ces cinq pilules m’ont arrêté le cœur et j’ai vu le tunnel de lumière qui ac- compagne les crises de convulsions avant que les ambulan- ciers ne me ramènent à la vie à coup de défibrillateur. Ils me l’ont facturé 160 dollars ce coup de jus.

Juin 1986. Demerol et trente-deux aspirines rouvrant les lésions faites à quatorze ans.

Novembre 1986. Une année chargée. Vicodin. Imaginez- vous réveillé avec le nœud au ventre matinal suivi de la routine habituelle :

Douche.
Café.
Bouchons.
Radio libre antenne. Enfer.

Maison.
Boisson.
Mais là vous vous souvenez que c’est dimanche. Ces quatre secondes d’explosion de soulagement c’est à ça que ressemble le Vicodin pendant six heures. Mais surdosez et vous vomissez à vide, une paire de poings vous essorant l’estomac comme un chiffon mouillé, des traînées de salive chaude pendant à votre bouche tandis que vous essayez de remuer vos membres en vain. Les mots se heurtent à votre cerveau comme une mer de détritus bouillonnant contre une jetée, sans ordre, sans connexion. Doigts. Nom. Entendez.

Février 1987. Darvocet. Et une pinte de bourbon.

Hier, 17 août 1987. Carisoprodol. Sous forme de pastille blanche comme une bonne grosse vitamine, 350 mg de liquéfiant musculaire pour ces athlètes et déménageurs tendus, en récupération. Prenez-en trop et les muscles relaxés incluront votre diaphragme, puis votre cœur. Une impression de se noyer, ou qu’un sumo s’est assis sur votre poitrine. Je m’étais fait trois rails de coke pour empêcher mon cœur de s’arrêter avant que la paralysie ne prenne, mais ça n’avait pas suffit.

C’est comme ça que Raspoutine m’a trouvé. Le chat de Molly, six kilos de fourrure mouchetée, elle l’avait adopté après sa collision avec le Bridgestone avant droit d’un pickup en excès de vitesse. Raspoutine était aveugle et quasiment édenté suite à l’accident, son incisive restante sortant de sa bouche à angle droit. Il ne mangeait que des trucs mous. Il miaulait en vous regardant de ses deux globes transparents remplis de blanc d’œil, les rabats délogés de ses rétines se balançant à l’intérieur. J’avais l’habitude d’éteindre la lumière et de le prendre dans mes bras tandis qu’il ron- ronnait. De braquer une lampe torche sur son visage et de regarder à travers les billes mortes de ses yeux et de voir son cerveau. Molly devenait folle quand je faisais ça.

J’ai essayé de me relever, de soulever le poids de mes côtes de mes poumons, mais je n’y arrivais pas. Je n’arrivais pas à plier les doigts ou à bouger les lèvres. Je n’arrivais pas à empêcher ma langue de glisser en arrière et d’obstruer mon cou. Je voulais dormir mais me forçait à reeespirer, un sifflement mécanique qui perçait mon brouillard. J’étais étendu sur le dos, une lance orange de coucher de soleil me poignardait en pleine face à travers une fente du rideau où le chatterton s’était décollé.

Raspoutine poussa un miaulement d’attention et me lécha le visage jusqu’à ce que le papier de verre de sa langue me brûle hors de ma torpeur. Un ronronnement bruyant, le bruit d’une guêpe au ralenti dans mon oreille. Il s’installa sur mon sternum, lourd comme un sac de sable. Les parois de mes poumons se touchèrent, restèrent collées.

Bruits : Porte. Sac à main s’écrasant sur la moquette. Le poids de Raspoutine disparaît et une délicieuse, délicieuse bouffée d’air salvatrice. La voix de Molly, Chéri, oh mon dieu, chéri.

Je me souviens qu’on m’ouvrait les yeux de force, un visage flou, un plafond de plâtre par-dessus l’épaule. Des mots, hachés et éparpillés dans un bruit blanc de coquillage explosant en parasites, des phonèmes déchiquetés tombant en pagaille. Président. Est. Beaucoup. Jour. Nom. Le coup de sabot de la décharge électrique contre ma poitrine et je suis réveillé sous les attaches en nylon d’un brancard, respirant dans une muselière en plastique et descendu en bas de la volée de marches devant ma porte d’entrée.

Du mieux que je peux, je répète le topo dans ma tête : Mon nom est Daniel Fletcher. Je suis né le 6 novembre 1961. J’ai eu une migraine et elle ne voulait pas s’arrêter. J’ai pris des antidouleurs. Ils ne marchaient pas et j’en ai trop pris.

Ouvrir les yeux, où est-ce que vous m’emmenez mais mes mots sont un marmonnement engourdi de syllabes bouffies et de mousse baveuse recouverte d’un masque à oxygène. Le flou d’une rêverie comateuse : ce n’est pas une blouse bleue foncée d’ambulancier, c’est un costume bleu foncé. Et puis il y a la tête de Jimmy, juste au-dessus de la mienne.

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