Rencontre avec… Marie Marchal, éditrice chez Gorge Bleue

Elle est toute jeune, cette maison. Née à l’automne 2019, portée par une éditrice, toute jeune elle aussi mais mue par une connaissance pointue des différents secteurs de l’édition et une énergie communicative , Gorge Bleue a le bon goût de ne pas seulement être une maison “de plus” dans le paysage indépendant. Avec des essais accessibles et originaux qui n’ont pas oublié d’avoir du sens et de secouer les esprits, avec une charte graphique élégante et immédiatement identifiable, Gorge Bleue chasse le blues et rappelle que fond et forme font bon ménage. Longue vie à cette maison d’édition indépendante comme on les aime !

© Madeleine Roy

Je suis éditrice (depuis peu) parce que (depuis peu)… je publie des textes et les défends : dans mon cas particulier l’action prévaut sur l’étiquette, la ligne de CV. Le jour où j’arrêterai de publier des livres ou de les défendre, je ne serai plus éditrice. 

Comment êtes vous devenu éditrice ?

J’ai beaucoup traîné dans les milieux du livre. Les trajectoires professionnelles dans cette économie sont un peu moins claires que dans d’autres domaines, et j’ai eu la chance d’apprendre et de tester dans ce secteur : événementiel et organisation de salon, prix littéraire en associatif, coordination éditoriale à mon compte, la médiathèque à temps partiel, la librairie en salariat… Si je n’ai pas encore sévi dans le côté fabrication et diffusion, j’ai un peu fait le tour de la chaîne du livre, j’ai défendu des livres auprès des lecteurs, des visiteurs, des professionnels du livre. 

Cela me plaisait de défendre plusieurs éditeurs – surtout les indépendants -, et donc plusieurs catalogues, d’être sur plusieurs fronts et donc de ne pas “me limiter” à un poste dans une maison d’édition, où l’on travaille pour un seul catalogue, où, si l’on défend une ligne que, même si on la respecte, on n’a pas forcément choisie (bon là mes conclusions relèvent du fantasme, je n’ai jamais travaillé au sein d’une maison d’édition hors-stage). 

Et un beau jour, j’ai eu envie de porter un texte. Il ne s’agissait pas de faire jouer mon petit réseau pour aider l’autrice à trouver un éditeur ; pour la première fois je me suis dit : je vais publier ce texte, en faire un livre, le défendre, me battre pour qu’il trouve sa place, parce que j’y crois. Après ce premier texte, il a fallu penser le lieu, la maison d’édition, puis la ligne éditoriale, puis la charte graphique, puis les couvertures, les financements etc. Mais tout est parti d’un seul texte. 

Comment avez-vous défini la ligne éditoriale de votre maison ?

Nous vivons une époque fascinante, et au niveau créatif cela ne se traduit plus (dans l’histoire de l’art en général, l’histoire de la littérature en particulier) par un mouvement artistique, ou littéraire. Les créateurs travaillent moins qu’avant ensemble, et s’éloignent d’un courant de pensée qui pourrait leur être commun, comme c’était le cas avec le surréalisme, le romantisme tout ça. C’est probablement le signe que les créateurs et créatrices recherchent leur voix propre, unique, singulière. Mais on est toutes et tous le produit d’une époque (et cette recherche de singularité est probablement liée à notre époque aussi), et je m’intéresse à ce que l’époque, le contexte (qu’il soit social, politique, économique), pousse les créateurs et créatrices à créer. 

Qu’est ce que l’on peut lire du monde, de ce qui nous traverse toutes et tous, dans la production littéraire contemporaine ? Qu’est-ce que la fiction, l’écriture dramatique, la poésie, les essais plus académiques, nous disent des courants de pensée, des préoccupations qui nous traversent collectivement ? Ce sont ces questions qui me passionnent, ce sont ces textes que je veux publier. 

On raconte de tout sur les sélections de manuscrits, comment les lisez-vous ? Comment choisissez-vous vos auteurs ?

Pour cette première volée de publications, il y a eu une sorte d’alignement des planètes. J’ai pu renouer avec Madeleine Roy, une amie que je ne voyais que de loin en loin mais que j’avais rencontré parce qu’elle écrivait déjà il y a quinze ans, découvrir ses derniers projets et craquer dessus. J’ai rencontré Alexia Tamécylia sur les conseils d’une autre amie, Caroline Pageaud, qui a également signé ma charte graphique. Elle m’a dit : “Tu devrais faire sa connaissance, je suis sure que tu adorerais ce qu’elle fait”, et j’ai fait sa connaissance, et j’ai adoré ce qu’elle faisait, et ce qu’elle avait à proposer. J’avais déjà échangé une fois avec Marie Cretin Sombardier, une amie d’une amie, et on s’est retrouvées par hasard dans un train. Après avoir passé deux heures dans le wagon bar à lui expliquer comment contacter un éditeur, je lui ai finalement proposé d’éditer son projet, qui me semblait ambitieux et qui m’avait séduite. 

J’ai été amenée à travailler différemment sur les trois livres, et non seulement chaque texte, mais chaque relation de travail avec les autrices demandait une autre méthode. J’ai trop peu de recul et trop peu de parutions derrière moi pour tirer des conclusions. J’apprends sur le tas ce nouveau métier et c’est passionnant, et pour le moment je le fais au feeling, je fonctionne à la fois au coup de cœur et à l’instinct. 

Comment lance-t-on une maison en 2020, quand tout le monde répète que l’édition va mal ?

Un peu les yeux fermés en espérant que ça passe ! De l’intérieur de l’économie du livre, on a pas l’impression que ça va si mal que ça (évidemment ceci n’engage que mon ressenti), parfois j’ai l’impression qu’on aime bien entretenir les déclarations de ce type. Quand j’ai commencé mes études du monde du livre, ça a beaucoup inquiété ma famille : “Mais, avec le livre numérique, il n’y aura bientôt plus de travail dans les métiers du livre !”. Force est de constater, quelques années plus tard, que pour plusieurs raisons propre au marché français, le livre numérique est plus un complément qu’une menace pour le papier. 

Il y a plusieurs ritournelles assez alarmistes comme ça, notamment sur la disparition des grands lecteurs, et le manque d’intérêt des potentiels nouveaux lecteurs. À nous éditeurs de publier des textes qui font envie, nous libraires et bibliothécaires de donner envie de lire, etc. Le jour où il n’y aura plus de lecteurs, si finalement cela devait arriver, et bien nous changerions de métier. Pour le moment, des chaînes de librairies se cassent la tronche, des petites librairies ouvrent, d’autres ferment, est-ce que les choses ont tellement changé depuis 20 ans ? (je me pose réellement la question : je vis et travaille à Strasbourg, et je parle de ce que je vois, je suis moins au courant sur le reste du territoire). Je suis assez fataliste en ce sens : si je pensais que c’était voué à l’échec je n’aurais pas tenté le coup, mais si cela ne marche pas eh bien j’aurais tenté le coup ! 

Un bureau bien rangé comme on aime !

Je travaille à temps partiel dans une librairie indépendante. Si je devais pointer quelque chose de problématique, c’est à mon sens l’offre pléthorique de nouveaux titres. Est-ce que tous les livres publiés sont nécessaires, indispensables ? Est-ce qu’ils apportent un challenge à la création littéraire, un renouveau en terme de style, de narration ? Est-ce qu’ils sont portés par un éditeur chevronné, qui croit en eux dur comme fer ? J’en doute (et encore une fois cela n’engage que moi et ma vision romantique de toute nouvelle éditrice), et je trouve ça dommage, car il y a une sorte de surproduction de maisons d’édition qui ont les moyens de publier à tour de bras, et le pouvoir de prendre de la place en librairie, probablement au détriment d’une production éditoriale plus raisonnée, passionnée, engagée. Et là évidemment je ne parle pas de ma maison mais de toutes celles que j’admire, qui m’inspirent et qui m’ont en quelque sorte ouvert la voie : oui le monde de l’édition va mal, mais les indépendants se battent pour apporter aux lecteurs des textes audacieux, alors pourquoi pas moi ? 

Publiez-vous ce que vous aimez lire ?

J’ai le luxe d’être seule capitaine à bord. J’engage mon énergie et mon travail est bénévole. Du coup, je ne publie que les textes en lesquels je crois. Ceux que je pense nécessaires, inévitables, et que je me sens fière d’accompagner. J’aime lire beaucoup de choses, certaines choses que je ne voudrais pas publier par ailleurs. Mais tout ce que j’ai publié, tout ce que je vais publier (j’ose espérer !), j’ai aimé/j’aimerai le lire. Sinon, rien de tout cela n’a de sens 

https://www.gorgebleue.fr