Readlist : Regards sur le Monde

Pour voir le monde, il n’est pas toujours nécessaire de se confronter à la violence des infos, à la brutalité d’une réalité relative, transposée directement dans notre fil d’actualité. Cessons d’inviter le stress à portée d’écran et posons-nous plutôt avec, entre les mains, un support de papier, tangible, unique. Et apprécions le regard que portent sur le monde des gens qui ont pris le temps de leur réflexion, de leur observation, de leur pensée. De l’essai à la non-fiction, du roman à l’autobiographie, ces 4 livres livrent quelque chose de la société. 

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite – Camille Emmanuelle

Depuis quelques années, impossible de passer outre la tendance « New Romance » ou « Mummy Porn ». On ne va pas vous faire de dessin, vous vous souvenez du sort de 50 Shades, chez nous. On n’aime pas. Pas du tout, du tout, du tout. Camille Emmanuelle, qui en a écrit pas mal pour payer son loyer, de ces tissus d’inepties formatées et normées, n’aime pas trop non plus. Et elle nous explique pourquoi. Pourquoi ce genre d’écrits n’est pas anodin, ce qu’il dit de la société et du regard qu’il amène ses lectrices à poser. Pourquoi c’est particulièrement stupide et dénué d’intérêt en dehors de toute considération stylistique : elle ne cache rien des impératifs éditoriaux, des formatages, des envolées lyriques des éditrices et de l’implacable machine à former des fantasmes qu’est cette catégorie de livres. C’est drôle et précis, triste et intelligent, juste et cynique, comme souvent la plume de Camille Emmanuelle, (dont nous avions beaucoup apprécié Sexpowerment en 2016). Espérons que les lectrices concernées par ces livres auront un jour ce court essai entre les mains et verront d’un autre oeil les fantasmagories érotiques de leurs milliardaires préférés. Editions Les Echappés

Le Grand Combat – Ta Nehisi Coates. Traduction de Karine Lalechère.

Par les temps qui courent, et qui n’ont pas fini de courir, il faut des livres comme celui-ci. Des livres qui portent la culture en étendard au coeur de la violence et rappellent qu’il est possible de résister. Dans un style fluide et imagé, un peu à la manière d’un conte initiatique baigné d’héroïc fantasy, Ta-Nehisi Coates raconte son trajet, son parcours dans les années 1980 à West Baltimore et comment il était prédestiné à un avenir au sein d’un gang. Sauf que… Sauf qu’un père ancien militant des Black Panthers, ça peut éviter beaucoup de choses à un fils intelligent. Ta-Nehisi raconte, se raconte à travers un superbe roman d’apprentissage et de construction idéologique et personnelle. Editions Autrement

Jewish Gangsta – Karim Madani

On ne présente plus les Editions Marchialy et leur magnifique travail éditorial, leur recherche de forme impeccable alliée à un fond en béton. On avait adoré leurs premiers titres, on renouvelle notre fidélité avec ce livre, qui nous parle de Brooklyn dans les années 1990 et se penche sur le sort des  « goon », jeunes juifs du ghetto et de leurs codes. Chez ces gangsta bien particuliers, on trouve les mêmes trajectoires que chez leurs confrères : drogue, deals, bagarres, débrouille, embrouilles, familles éclatées, difficultés sociales… Karim Madani ne réalise pas seulement excellent documentaire, il raconte des trajectoires, des tranches de vie. Il témoigne d’une culture, et plus, encore d’une époque avec une fluidité évidente, parfois teintée d’humour grinçant, et une tchatche attachante. Editions Marchialy

Crash Contes du Soleil Noir – Alex Jestaire 

Imaginons un peu si le film Fatima, de Philippe Faucon était passé à la moulinette de l’esprit grinçant et paranoïaque d’un Dantec. On suit la trajectoire tristement simple d’une femme précaire, une algérienne qui élève seule son fils, terrassée par un AVC et devenue légume sur un lit d’hôpital. Sa seule distraction : la télévision. En parallèle, un hacker enquête sur la présence d’une mystérieuse femme en marge d’attentats. La fable sociale part en fable parano déformée par la télévision, amplifiée, relayée. Qui est-elle, qui sommes-nous ? Jusqu’où suivons-nous les élucubrations omniscientes et moqueuses de ce hacker tout puissant ? Court, dense, révélateur de  l’ambiance générale qui imbibe notre société, le roman d’Alex Jestaire distille un frisson de SF réaliste presque familier. Le Diable Vauvert

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