[READLIST] Partir en voyage (depuis son canapé)

Comment s’évader sans voyager ? Découvrir sans partir ? Rencontrer sans bouger ? Ces derniers temps, les amoureux de l’ailleurs ont vu leurs horizons flamboyants se resserrer à 1km et les perspectives de road trip se limiter aux achats de première nécessité. Comme tout le monde, sans discussion. Argentine, Inde, Etats-Unis, pays d’Europe : les livres de cette readlist nous plongent dans des univers différents, inconnus ou familiers, soudain à portée de main. 

Pleines de grâce. Gabriela Cabezon Camara. Traduction de Guillaume Contré

Baroque, ce polar. Complètement déjanté par son univers et son propos on ne peut plus queer ! Figure forte du féminisme et des combats LGBT+ en Argentine, Gabriela Cabezon Camara livre ici plus qu’un roman. C’est un corps littéraire hybride qui joue sur les points de vue et la manière de relater un récit lorsque différents protagonistes sont en jeu. Prenez Qüity, une journaliste aspirante écrivain, à la fois paumée, dure et un peu arriviste. Prenez Cleopatra, femme trans mystique qui qui discute avec la Vierge Marie et transforme (sur ses conseils) un favela en communauté autonome. Alternez leurs récits. Ajoutez une bonne dose de violence, mafia, police, règlements de comptes, assassinats, une bonne dose d’idéalisme flamboyant et… vous n’obtiendrez pas toute la recette de ce roman hors-normes. Si l’on peine parfois à s’attacher aux personnages, le rocambolesque de leurs aventures et leur singularité qui s’exprime avec toute l’âpreté de leur quotidien tisse une trame particulière, une ambiance indélébile. Leur histoire, Cleopatra et Qüity la racontent depuis Miami, où le luxe et la célébrité ont remplacé la misère. Elles y vivent en famille, avec leur enfant, menant l’existence des stars qu’elles sont devenues. Pourtant, elles ne se sont pas rangées pour autant et la folie n’est jamais loin…Editions de l’Ogre

Pour une poignée de ciel. Poèmes au nom des femmes dalit. Anthologie établie et traduite par Juliane Cardey

Que savons-nous des conditions de vie des femmes en Inde ? Que savons-nous de la violence des castes et de la vie qu’elle impose ? à moins de parler l’hindi, ce qui est le cas de la jeune coordinatrice du projet, la tâche s’avère difficile. Quel accès avons-nous, à ces femmes, à leur langue, à leurs signifiants, à leurs aspirations ? De leur quotidien ? A moins de connaître l’Inde sur le bout des doigts et de s’être rendue auprès de ces femmes issues de la plus basse caste, aucun. Pourtant, les femmes dalit sont désormais proches de nous par leur poèmes, importés grâce au travail des éditions Bruno Doucey, et de Juliane Cardey, jeune traductrice experte en culture indienne et fluente en hindi. Certains poèmes sont même reproduits en version bilingue, permettant d’effleurer des yeux un alphabet inconnu mais porteur de tragédies et de rêves. Si beaucoup (trop) de femmes souffrent à travers le monde, la condition des intouchables bat des records d’injustice et de violence. Cependant, tout n’est pas désespéré, loin de là, dans ces mots fragiles et forts, ces cris silencieux qui parviennent entre nos mains de privilégié.e.s. Editions Bruno Doucey

A la merci du désir. Frederic Exley. Traduction de Jean-Charles Khalifa

Je dois vous avouer quelque chose : je ne dis pas « Frederic Exley ». Je dis « Fred Exley ». Non seulement je l’appelle par son prénom, mais pire : par un diminutif. Il est mort en 1992, Fred, je ne le connais pas. Je l’ai rencontré par hasard au début des années 2010, en déambulant dans une librairie bordelaise. La Machine à Lire. La couverture retint mon attention, la lecture d’« à l’épreuve de la faim » me fit passer des nuits blanches et rater des stations de métro. Exley ne me quitta pas pendant quelques jours fiévreux où je le lisais à chaque instant libre, puis ne me quitta pas tout court. C’est là qu’il devint « Fred », ce type rêveur, fou de littérature, porté sur la boisson, instable mentalement et obsédé par le sport. Il prit une place importante dans ma généalogie littéraire, celle d’un oncle que je ne connaitrais pas bien mais que j’aurais adoré. Un type gentil et paumé qui m’aurait apporté beaucoup. Logique donc, que je fonde sur ce nouveau volume de ses vrais faux journaux où écriture, biture et compétitions sportives chahutent dans des tranches de vies inimitables. Son ton, son rythme bien particuliers, à Fred, sont là, mais avec moins de vivacité, de pertinence. On le sent peut-être plus amolli, fatigué par les excès et la brutalité de la vie. Mais le retrouver procure tout de même  la même familiarité reposante qu’un bon whisky. Editions Monsieur Toussaint Louverture

Les Prêts-à-expédier 

Austen, Leopardi, Woolf, Pessoa, Voltaire et Stendhal : de grands noms pour de petits livres composés d’extraits de lettres réunis autour d’une thématique par écrivain. Grâce à eux, plus besoin de se creuser la tête pour envoyer une missive littéraire. La couverture se transforme en enveloppe par un pliage ingénieux, il n’y a plus qu’à ajouter l’adresse du destinataire et affranchir l’objet. Le plus difficile, sans doute, est de résister à l’envie de garder pour soi ces mots inspirés et fins, brillants et pertinents, de les voir rester chez soi, habillés de ces jaquettes aux couleurs délicates. La correspondance n’a jamais été aussi précieuse, les événements récents mettant en lumière notre besoin de lien, animal sociaux que nous sommes. Ecrire des lettres et laisser tomber les réseaux sociaux semble être une tendance forte chez les grands écrivains. Ceux qui avaient autre chose à écrire qu’un journal de confinement. Invitez le monde, écrivez des lettes ! Editions L’Orma