[Readlist] Littérature jeunesse et préoccupations du monde

Vous pensez que la littérature de jeunesse, ce sont des histoires de princesses en détresse et de grand méchant loup aux dents pointues ? Détrompez-vous. Les auteurs d’aujourd’hui s’emparent des préoccupations du monde, avec audace et créativité.

Par Perrine Parageau*

La valise. Chris Naylor-Ballesteros.

Le héros de cet album, c’est « un drôle d’animal ». Il ne ressemble à aucune espèce connue. Des yeux, un museau, quatre pattes et une queue. C’est pourtant bien un animal… Et puis cette couleur verte, vert-de-gris, à cause de la poussière qui recouvre son pelage. Il débarque d’on ne sait où. Il semble étrange. Avec cet air à la fois triste, épuisé et apeuré. Et cette valise presque aussi grosse que lui. On dirait qu’il transporte sa maison. Oiseau, lapin et renard lui demandent ce qu’il y a dedans : une tasse à thé, une chaise, une table, et une cabane avec une petite cuisine pour préparer son thé. Le trio n’en croit pas ses oreilles poilues (ni ses conduits auditifs plumés). Harassé de fatigue, ledit « drôle d’animal » s’accorde une sieste. Dans ses rêves, il revit sa fuite, les caches, les montagnes franchies, les océans traversés. Pendant ce temps, le trio, sceptique, décide d’ouvrir la valise. Autrement, comment savoir s’il dit la vérité ? Et s’ils peuvent lui faire confiance ? Une cabane dans une valise, on n’a jamais vu ça ! Ils en extirpent une tasse à thé brisée, et la photo jaunie d’une cabane. Emus, lapin, oiseau et renard lui construisent une nouvelle maison, auprès d’eux. Sur la table en bois, trône un cadeau de bienvenue : la tasse à thé aux bris recollés… 

Comment parler aux tout petits de l’accueil aux migrants ? Les mots semblent toujours trop compliqués, trop lourds. Rarement un album y est aussi bien parvenu. Avec une économie de mots et de dessins qui force l’admiration, il parvient à dire le bouleversement de la rencontre avec l’Autre, cet étranger qui semble différent, la peur de l’inconnu, de la différence, les interrogations, puis l’élan de solidarité, de fraternité qui permet l’accueil. Editions Kaléidoscope (À partir de 4 ans)

Le monde carré des Cubidules. Éléonore Douspis

Le Cubidule est un petit personnage au format cubique (tête et tronc ne font qu’un), doté de bras et jambes rétractables. Une sorte d’Apéricube sur pieds, avec des yeux globuleux qui fleurent bon l’idiotie. Chez les Cubidules, tout est carré. Les usines, les champs, les maisons, les voitures, les moutons comme les arbres (taillés au carré) et mêmes les idées. Ils ont d’ailleurs longtemps cru que la Terre était carrée. Une fusée dans l’espace leur a révélé la triste réalité : la planète est affreusement ronde ! Une telle imperfection leur étant insupportable, les Cubidules ont entrepris « d’ordonner » la nature. Place aux cultures en terrasses carrées et aux citrons cultivés dans des cubes de verres. Les Cubidules ont des règles pour tout et gare à celui qui les enfreint : la P.O. (Patrouille de l’Ordre) les surveille à chaque instant. Ultime obsession : la conformité de la teinte. Car, pour rester parfaitement vert, le Cubidule ne mange que des fruits et légumes verts. Pourtant, secrètement, certains Cubidules nourrissent le rêve fou de devenir rouge, jaune ou même étoilé… Plus les Cubidules tentent de contrôler leur existence, plus ils sont en proie aux idées noires. Dont ils se protègent grâce à des habitats ultra sécurisés. Mais, lorsqu’ils décident de remplacer les animaux sauvages par des répliques carrées, dites « améliorées », ç’en est trop : les animaux (les vrais, en chair et en os) se rebellent…

Le format BD, avec ses vignettes carrées et rectangulaires, s’adapte à merveille à cette cité entièrement conçue à angles droits. Le côté bêta des Cubidules les rend attachants et on sourit de les voir s’empêtrer dans la prison absurde qu’ils se sont fabriqués eux-mêmes. Mais, derrière la contre-utopie cartoonesque, se dessine quelques-uns des plus beaux travers de nos civilisations : la tyrannie de la norme, l’asservissement de la nature, la science qui joue à l’apprenti sorcier. Albin Michel Jeunesse (À partir de 7 ans)

La grosse grève. Philippe Jalbert

C’est la grève générale chez les personnages de contes ! Barbe bleue, la sorcière, le loup, les trois petits cochons, le petit Chaperon rouge et bien d’autres. Tous en ont ras la barbichette, le capuchon ou la verrue ! C’est la grogne. Ils ne veulent plus de la même histoire radotée depuis des siècles. Ils veulent du changement, des réformes. Le roi et la reine ne veulent plus d’enfants, mais des chats (c’est plus propre, selon eux). La sorcière en a assez d’habiter un taudis. Le loup se plaint de son régime omnivore. Adieu cochons, mamies et fillettes, il se convertit au végétarisme. Le point levé, tous se disent maltraités et exploités. Sur les pancartes, des slogans à l’humour décalé. « Non au jambon ! Vive la révolution ! » clame l’un des trois petits cochons. L’auteur de l’album, dont le « Il était une fois » est constamment interrompu par les revendications des grévistes, conclut ainsi les concertations : « D’accord, j’ai compris ». Le récit reprend. Il était une fois, dans un royaume lointain, un château où tout n’était qu’ordre, luxe, calme et volupté… Un château sans histoire. Point final.

            À l’heure où le pays fait face à des grèves de grande ampleur, il n’est pas inintéressant d’aborder le sujet avec les plus jeunes. Parce qu’ils y sont eux aussi confrontés. Une maîtresse d’école en grève, des gens qui manifestent dans la rue et survient la question. « C’est quoi la grève ? » Cet album permet d’apporter quelques explications tout en dédramatisant la situation, via l’humour et l’univers familier des contes de fée. Editions Gautier-Languereau (À partir de 4 ans)

Renversante ! Florence Hinckel. Ill. Clothilde Delacroix

            Depuis la nuit des temps, ce sont les hommes qui prennent soin des enfants. Au détriment de leur carrière professionnelle. C’est pourquoi ils occupent rarement des postes de direction et s’investissent peu dans la sphère publique. Il est donc logique que « les grandes femmes » soient plus nombreuses à marquer l’Histoire, et que leurs noms devenus célèbres soient donnés aux écoles et rues. Logique aussi qu’à l’écrit, le féminin l’emporte sur le masculin, car il est plus « noble ». D’ailleurs, n’est-ce pas un peu ridicule (et moche) de vouloir masculiniser à tout crain le vocabulaire de la langue française ? La civilisation de Léa, c’est une civilisation de femmes faite par les femmes et pour les femmes. L’adolescente ne s’est jamais posée de questions. Ça lui semble normal, naturel. Pourtant son frère Tom se plaint des injustices auxquelles il est quotidiennement confronté. Commence pour Léa une réflexion où elle tente de désamorcer les préjugés sexistes qui modèlent la société…

Paru en février 2019 (mais vous n’aurez aucun mal à vous le procurer), ce petit bijou pourrait bien atterrir dans les prescriptions des programmes scolaires. C’est du moins tout le mal qu’on lui souhaite, tant il paraît indispensable. Penser le sexisme sans produire une discours plombant aux yeux des jeunesse générations, c’est l’extraordinaire tour de passe-passe que réalise Florence Hinckel avec ce roman. L’idée est aussi simple que géniale : inverser les rôles. L’école des loisirs (À partir de 9 ans)

*Spécialisée en littérature de jeunesse, Perrine Parageau a collaboré à différents magazines de presse écrite (Lire, Lire Junior, Vogue, Je Bouquine, Okapi 100% ado, etc.) et dirige actuellement les pages livres des mensuels La Classe Maternelle et La Classe. Elle est également éditrice et lectrice indépendante (Albin Michel Jeunesse, Nathan, Bragelonne, Anne Carrière, Tallandier, etc.).