[Readlist] Les femmes qui écrivent sont dangereuses

Si la littérature ne devrais pas avoir de genre (un livre est bon ou mauvais, point), force est de constater qu’il faut parfois batailler, encore plus lorsque l’on est une femme, pour voir son oeuvre littéraire prise au sérieux. Démêler le pourquoi du comment n’est pas le propos de Bookalicious, mais avancer des faits, rien que des faits, pourrait l’être en partie. Oui, surprise, les femmes écrivent d’excellents livres. Des livres qui bouleversent, transportent, questionnent de la même manière, surprise encore, que ceux des hommes. Alors, étonné.e.s ?

La petite dernière – Fatima Daas – Editions Notabilia. Haletant, ce premier roman écrit par une jeune fille qui cherche son souffle. Asthmatique, Fatima Daas étouffe dans sa vie, dans sa tête, dans son corps. Elle étouffe de contrastes, de paradoxes, de non dits. Les mots fusent, le rythme tape, la construction identitaire se fait dans les heurts et la culpabilité. Comment, lorsque l’on est issue d’une famille musulmane et que l’on est soi-même pratiquante, vivre son homosexualité ? Comme toutes les religions monothéistes, l’islam n’est pas tendre avec le sujet. C’est un péché, point barre, débrouille toi avec ça. Comme pour toutes les religions, l’évolution, pas plus que la prise en compte de l’humanité, ne font partie du programme à suivre. Et pourtant, Fatima incarne les deux, conjugue de force des extrêmes qui l’obsèdent et la divisent. Comment être l’une et l’autre ? Être pleinement dans des identités qui ne peuvent, sur le papier vieux de quelques siècles, voisiner ? A la fois pudique et criant, ce premier roman où l’on sent la patte du Master de création littéraire de Paris 8, par lequel est passé la jeune romancière, donne le ton d’une quête identitaire profonde et en pleine construction. 

L’ourse qui danse – Simonetta Greggio – Editions Cambourakis. Très court, ce texte écrit pour le musée de Confluences de Lyon, qui confronte ses collections au regard d’un écrivain, déploie une densité incroyable. Simonetta Greggio y raconte le cheminement d’un enfant de la banquise, dont les parents ont été, comme des milliers de natifs, déportés dans des camps. Devenu adulte, il retourne sur ses terres natales, sur les terres où la chasse est une nécessité, où les rites initiatiques font l’homme. Avec pudeur et justesse, la romancière décrit un monde puissant, où le lien à la nature était le ciment de la société. Aujourd’hui réduites, détruites, déportées pour laisser le champs libre aux transnationales avides de ressources naturelles, les populations qui vivent en arctique disparaissent dans la plus grande discrétion. Simonetta Greggio, par ce conte puissant et émouvant, rappelle, discrètement, la puissance indestructible du lien de l’Homme à la Terre, de l’Homme à la nature. Puissions-nous ne jamais le perdre au risque de sombrer, nous aussi… 

Caledonia blues – Claudine Jacques – Editions Au vent des Iles . 17 nouvelles, c’est ce que propose la romancière et nouvelliste Claudine Jacques, originaire de Nouvelle-Calédonie et très active dans la promotion et la défense des auteurs océaniens. Avec un sens de la psychologie acéré, Claudine Jacques aborde des questions sociales et politiques mal connues en France. Derrière les anecdotes et les détails de vie, c’est toute la condition de la femme qui est soulevée, qu’elles se trouvent en ville, à Nouméa ou en brousse. Très (beaucoup trop) souvent victimes de violences, physiques ou psychologiques, elles n’en restent pas moins fortes et en quête de liberté, combatives et déterminées. Si la question politique et territoriale Kanak-Caldoche apparaît en toile de fond, ce sont les hommes et les femmes du quotidien qui tissent la trame complexe de ces nouvelles. Des êtres humains dans toute leur fragilité, leur médiocrité parfois, leur colère, souvent. En clair-obscur, ces 17 textes sont traversés par un saisissant sens de la description des paysages qui prennent vie au fil des évocations et dessinent un pendant poétique à la brutalité humaine. 

Cannonball – Sylvia Hansel – Editions Intervalles. Raconter son adolescence à travers les chansons qui l’ont marquées, quelle excellente idée ! Enfin « chansons », précisions que Sylvia Hansel aime la musique, la vraie. Le rock en un mot, et qu’elle s’appuie sur un certain nombre de titres dont je partage l’adoration. Dur dur d’être adolescente dans les années 90, quand on vient de Moselle, qu’on se fait trimballer par sa mère et son nouveau mari à droite et à gauche et qu’on s’ennuie à crever. Avec tendresse, hargne, humour et décalage, Sylvia Hansel revient sur ces années ingrates, où la musique a joué un rôle décisif. Celui de l’aider à s’évader, à se rebeller, à construire un avenir qu’elle aurait décidé, un avenir forgé à coups de riffs, de clopes, de Velvet et de Stones. Le rock va devenir le référent ce cette ado qui, comme beaucoup d’ados, ne vit pas très bien la période des 12-18 ans, entre rébellion, colère, solitude, incertitude. Aujourd’hui dans la presse musicale, Sylvia Hansel joue aussi de la guitare et chante dans des groupes de rock indé et démontre qu’il ne faut jamais lâcher ses rêves d’adolescent.e.s. Surtout quand on aime le rock et que l’on puise dans son énergie cathartique pour devenir une adulte aussi libre que Keith Richards.