[READLIST] Black Words Matter

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Dans la société du spectacle qui nous voit évoluer, que nous subissons et nourrissons à parts égales, il semblerait qu’il faille des événements chocs pour réaliser ce que d’autres vivent. Il faut que les exactions commises par les forces de l’ordre aux USA sur les personnes afro-américaines deviennent virales à coups de vidéos insoutenables pour que l’opinion publique prenne conscience d’une autre réalité. Même si des mots à portée de livres la hurlent depuis des décennies. Pleinement inscrits dans la thématique « Black Lives Matter », ces 4 ouvrages aident à garder les yeux ouverts. 

Black Manoo – Gauz – Editions Le Nouvel Attila. Gauz  a une particularité : celle de manier le style comme une arme à double tranchant. Drôle et dur, humain et brutal, décalé et réaliste, son propos cimente une histoire qui oscille entre conte d’apprentissage et fresque sociale. Dans ce nouveau roman, il raconte l’histoire de Black Manoo, junkie abidjanais qui débarque (sans papiers) à Belleville et va tenter de se frayer un chemin dans un monde qui a tout de parallèle, pour nous, les blancs qui n’avons aucune idée de la réalité des habitants de ce quartier. Il est beaucoup question de survie, d’entraide, de dèche, de débrouille, de galères, mais aussi d’amour et de lumière dans ce texte qui met en scène des immigrés, des marginaux, des gens que le système fait semblant d’ignorer. Gauz, par l’alliance de son style si musical et son sens de l’observation si particulier, promène son lecteur dans la réalité de l’immigration clandestine sans jamais frôler le misérabilisme ou la démagogie. Toujours, il se situe à une place juste, entre conteur et observateur, et nous montre la fragilité de ces trajectoires humaines. 

Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer – Dany Lafferière – Editions Zulma. C’est amusant, la littérature. La bonne, en tout cas, ne se démode pas. Sorti il y a 35 ans, ce roman, le premier de l’écrivain originaire de Port-au-Prince, pourrait sans problème paraître en tant que tel tandis qu’un disque datant de 35 ans, comment dire… Les mots ne se démodent pas, le style de Dany Lafferière, déjà affirmé dans ce roman insolent et drôle, non plus. Il est question de deux copains, deux « nègres » pour reprendre les termes de l’auteur, qui paressent dans une chambre louée à bas prix à Montréal. Au programme de cet été moite, discussions littéraires, beuveries, rigolades et parties de jambes en l’air avec les filles qui veulent bien d’eux. L’un philosophe, l’autre veut devenir écrivain et cite le Coran à qui mieux mieux, et tous les deux écoutent, bien sûr, du jazz. Jouant sur les clichés avec un sens de l’auto-dérision parfois déstabilisant, Dany Lafferière roule avec détermination sur les clichés racistes, transformant son récit de bohème en satire féroce et jubilatoire. 

Coupable – Reginald Dwayne Betts – Traduction de Héloïse Esquié – Editions Globe. Oui, la littérature peut sauver une vie. Oui, la poésie, mêmen milieu carcéral, peut contribuer à aider un homme à devenir ce qu’il voulait devenir. Oui, la mécanique judiciaire – ici américaine – sert à broyer des individus, mais elle peut aussi s’enrayer. Reginal Dwayne Betts a 16 ans lorsqu’il commet un vol de voiture à main armée. Verdict ? 8 ans de prison. Il aurait pu sombrer, se laisser détruire par un système qui se repaît des faux pas de ses souffre-douleurs, les hommes noirs dans le cas présent. Or, non seulement il va plonger corps et âme dans la poésie, découverte grâce à une anthologie de poètes noirs qui lui a été glissée alors qu’il était en cellule d’isolement, mais il va poursuivre ses études. Les mots de cet homme aujourd’hui avocat, juriste, militant et poète accompli, résonnent de violence contenue, reflet de ce que la société lui a imposé et continue encore. Bruts, ciselés, criants, ses poèmes n’ont rien de romantique, rien de léger ou rêveur. Ils mettent en mot, avec un sens cinglant de la formule et de la description, ce que vivent les prisonniers dans toute leur humanité la plus criante. 

Comment devenir antiraciste – Ibram X. Kendi – Traduction de Thomas Chaumont – Editions Alisio. Difficile d’écrire une chronique, même courte, sur une évidence. Comment devenir antiraciste ? Eh bien déjà en ne l’étant pas, ce qui devrait être le minimum, non ? Non, ça n’est pas si simple… En réalité, le racisme est bien plus sournois que sa face visible, souvent caricaturale, portée par le bon gaulois qui n’aime pas ceux qui n’ont pas la même couleur que lui. Le fondateur du Centre de recherche de politiques antiracistes de l’American University de Washington D.C avoue avoir lui-même eu une pensée raciste, oui on peut être afro-américain et raciste, invite ses lecteurs à le suivre dans ce parcours multiple qu’est le chemin vers une véritable réflexion antiraciste. En se prenant comme exemple, il montre que ça n’est pas si compliqué, de changer son angle de vue et d’accepter une remise en question profonde de ses habitudes. Dense, cet essai se lit avec fluidité, Ibram X. Kendi possède un talent de conteur qui fait passer au second plan le côté un peu spectaculaire (« à l’américaine », pourrait-on dire) de son style. Ce livre est tout simplement plus qu’indispensable, encore plus par les temps qui courent, encore plus dans un pays où le racisme est aussi ancré qu’en France.