[NOUVELLE] Elle s’appelait Martha, je crois, de Patrick O’Neil

Elle s’appelait Martha, je crois,

par Patrick O’Neil

(Traduit de l’anglais par Eva Monteilhet)

      Il pleut à torrent, les gouttes dessinent des traces noirâtres sur mon carreau, comme de petits ruisseaux de mascara entraînés par les larmes. Je touche la vitre et je sens le froid dehors, le froid d’un autre après-midi d’hiver. Tout est gris. La seule touche de couleur, c’est celle du néon rouge de l’insigne Budweiser qui brille sur la façade du bar de l’autre côté de la rue. Une voiture de police banalisée prend le virage, un clochard alcoolo avec son Caddie s’arrête pour ramasser un vieux parapluie sur le trottoir.

Je presse mon visage sur la vitre froide pour jeter un coup d’œil à l’allée qui mène au parking en bas de mon immeuble. Des lignes de peinture blanche à moitié effacées délimitent l’emplacement des voitures. Mais il n’y en a aucune. Je ne vois que le scotch jaune de la scène de crime qui s’est détaché, et que le vent plaque au sol là où les flics ont déroulé le cordon de sécurité autour du corps, près du grillage. Je me mets sur la pointe des pieds pour voir s’ils ont entouré la forme à la craie sur le bitume. Je ne vois rien. Même pas sûr qu’ils fassent encore ça, et de toute façon la pluie l’aurait probablement effacé.

J’ai entendu trois coups de feu la nuit dernière. Et puis des cris. Et les sirènes. J’ai vu la police arriver avec les gyrophares. À ce moment-là j’étais déjà en bas et on était près de l’allée avec quelques autres locataires. Enfin, ceux qui étaient encore en état de se lever pour descendre voir ce qui causait tout ce vacarme. Ça m’a rappelé ces nuits où quelqu’un déclenche l’alarme incendie. Tout le monde est là dehors à râler, en attendant que les pompiers viennent dire qu’on peut remonter. Sauf que là, c’était un peu plus réel, et tout ce qu’on a fait c’est regarder les flics et le SAMU s’agiter.

« Vous savez qui c’est ? », je demande à la ronde.

« Tu veux dire qui c’était ? » corrige la femme de l’appartement 10. Son bandana noir trop serré lui donne l’air débile. Dans une main elle a un Coca light, et de l’autre elle serre sa robe de chambre à fleurs sur sa poitrine.

« Ils sont morts ?

— À ton avis ? »

L’hélicoptère de surveillance est encore à plusieurs pâtés de maison et pourtant on sent l’air vibrer autour de nous. On voit ses projecteurs avant de l’entendre, et tout à coup une lumière blanche violente nous aveugle.

« Putain, je vais jamais réussir à dormir tranquille » marmonne le gosse qui vit dans mon couloir. Il a un baggy et une casquette de base-ball calée sur l’arrière du crâne. C’est la première fois que je le vois sans un joint au coin du bec.

« Eh mec, t’as pas le câble ?

— J’ai pas quoi ?

— Le câble. S’pa un quizz. Tu réponds juste oui ou non.

— Non. Je regarde pas la télé.

— Tu regardes pas la télé ? Putain, qu’est-ce qui cloche chez toi ?

— Ferme-la, tu veux.

— Mais quel genre de bâtard regarde pas la télé ? ».

Personne ne lui répond.

Je l’ignore et je me retourne vers la femme de l’appartement 10.

« Alors ils se sont fait descendre ? Ils sont morts ?

— T’es pas du genre rapide toi ce soir, hein ?

— Bah… Je demande, c’est tout.

— Eh, mec, y’a un match en pay per view demain soir. », reprend le type d’à côté.

Je lui jette un coup d’œil en me demandant de quoi il peut bien parler. Tout ce que je sais, c’est qu’il fume un sacré paquet de weed, qu’il joue du heavy metal et qu’il traîne avec au moins une gosse un peu salope sur les bords qui gueule toute la nuit quand ils baisent.

« Désolé, je peux rien pour toi.

— Putain, mais qui est-ce qui regarde pas la télé ? il répète, avant de s’éloigner en direction de l’immeuble.

— Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, dit la fille du dessus. C’est vraiment un débile toutes catégories. »

Elle a un petit air de salope et je me demande si ce n’est pas elle qui donne de la voix la nuit.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demande-t-elle en allumant une cigarette.

«  Y a une fille qui s’est fait tuer. », lui répond la femme de l’appartement 10.

« Tuer ? Qui ça ?

—Tu vois, l’immeuble de l’autre côté ?

— Celui où y a que des junkies ?

— Attends, lequel ?

— Celui en stuc, c’est les accros à la meth et les mecs des gangs. Celui en briques, les junkies et les putes.

— Ouais, on se comprend. Celui en briques alors. Tu sais, la nana avec tous les tatouages ?

— Ma chérie, va falloir que tu sois un peu plus précise. Elles ont toutes des tatouages, ces putes. Elles en ont partout.

— Bah la blonde. Celle qui bosse devant la boutique du coin de la rue. »

L’hélico gronde au-dessus de nos têtes et décrit un tour complet dans le ciel. Pendant une seconde il nous illumine tous. Avec cette lumière qui tombe d’en haut et projette des ombres sur nos fronts et nos mentons, on ressemble à de vrais zombies. Et puis on est de nouveau plongés dans l’obscurité.

« La grosse avec les nichons refaits ?

— Ouais, je crois.

— Merde, je la connais. Elle a des gosses et tout.

— C’est horrible.

— Je crois que son nom, c’était Martha.

— Martha ? Mais quelle pute s’appelle Martha ?

— Ben en tout cas je suis sûre qu’elle utilisait pas ce nom quand elle bossait. Elles choisissent toutes Candy, Pamela ou des trucs comme ça.

— Ouais, hein ?

— Elle était grosse pourtant. Comment elle faisait ?

— Ma chérie, les hommes, ils baiseraient n’importe quoi. Oh pardon, je parle pas pour toi bien sûr.

— Il n’y a pas d’offense, je lui réponds. Et je me dirige vers l’entrée de derrière.

— Il n’y a pas d’offense… siffle la fille d’en haut. Il parle chelou lui, non ?

L’hélico plane au-dessus du pâté de maison et illumine les buissons. Des ombres se dessinent sur l’allée, sur les balcons. Je galère avec mes clés en cherchant le trou de la serrure à tâtons. La porte d’à côté s’ouvre violemment.

« Écoute mon gars, OK, j’sais que je suis pas le meilleur voisin du monde et tout, mais vraiment, y a pas moyen que je voie pas ce fight.

— Mec, je te mens pas. J’ai pas le câble.

— Sérieux ?

— Bah oui. Mais attends, pourquoi tu l’as pas, toi ?

— J’peux pas me le payer.

— Alors pourquoi tu crois que moi je peux ?

— Bah t’es blanc, non ?

— Putain mais toi t’es quoi à ton avis ?

— Bah j’le suis pas autant que toi.

— Va te faire foutre.

La pluie gifle ma fenêtre. La voiture de flics est toujours là, et le clodo alcoolique se bat pour empêcher son parapluie de se refermer. Je ne connaissais pas Martha, si c’est vraiment comme ça qu’elle s’appelait. J’aurais pas su dire laquelle des putes qui trainent près de la boutique c’était. Elles sont toutes horribles, et l’une après l’autre elles ont fini par arrêter de me demander si je voulais tirer un coup. C’est triste à dire, mais je trouve ça dingue que quelqu’un ait envie de coucher avec elles. Et encore plus dingue qu’ils soient prêts à payer pour ça.

Quelqu’un frappe violemment à ma porte. Je l’ouvre à la volée, prêt à dire au gosse d’à côté d’arrêter de me les briser avec son match. Mais au lieu de ça, je me retrouve nez à nez  avec deux flics en civil. L’un d’entre eux me montre sa plaque. L’autre me demande si je sais quoi que ce soit au sujet du meurtre de la nuit dernière.

« Je sais juste que quelqu’un a été tué. Elle s’appelait Martha, je crois.

— Vous la connaissiez ?

— Non.

— Alors comment ça se fait que vous connaissiez son nom ?

— C’est la fille qui vit au-dessus qui me l’a dit.

— Et elle, elle a un nom ?

— Je le connais pas.

— Alors qu’est-ce que vous savez ?

— Juste ce que je viens de vous dire.

— À savoir ?

— Que je crois qu’elle s’appelait Martha. »

Le flic me dévisage fixement pendant quelques secondes, sans un mot. Je hausse les épaules et je lève les mains au ciel.

« Je vous l’ai dit, c’est tout ce que je sais.

— J’espère que quelqu’un s’intéressera un peu plus à votre sort quand ce sera votre tour, lance le flic qui n’a pas encore ouvert la bouche.

— Quand je mourrai ? Personne n’en aura rien à foutre.

— Où est-ce qu’on peut trouver cette fille, celle qui connaissait la victime ?

— Elle habite au-dessus, je sais pas dans quel appartement.

— Qu’est-ce que vous savez exactement ?

— Vous me l’avez déjà demandé, et je vous ai répondu.

— Vous êtes vraiment tous des connards. », lâche le premier flic, et ils s’en vont.

Appuyé contre l’encadrement de la porte, je regarde le ciel. Il tombe toujours des trombes, la cour est trempée. Je jette un coup d’œil en bas et je vois que l’une des allées est inondée.

Le gosse d’à côté entrouvre sa porte.

« Pourquoi tu balances, mec ? il chuchote, et je peux voir l’intérieur de son appartement. Je vois le lit pas fait, des fringues par terre, et un horrible fond sonore de heavy metal grunt arrangé en drop D s’échappe de chez lui.

« Je te demande pourquoi t’es tellement con ?! ». Nos regards s’accrochent, et puis je détourne les yeux et je rentre dans mon appartement, refermant la porte derrière moi.

FIN

Patrick O’Neil est un écrivain et musicien américain particulièrement sympa puisqu’il nous a mis en contact avec une jolie ribambelle de copains poètes et nouvellistes. En dehors de cette digression, Patrick a été accroc à diverses drogues plus ou moins fréquentables et s’en est sorti (et le raconte dans Hold Pu, publié chez feu 13e Note). Bardé de diplômes universitaires, il est également éditeur.

Capture d’écran 2015-02-07 à 18.53.05

Et pour travailler votre anglais, on vous laisse découvrir la VO! 

Think Her Name Was Martha

The rain’s pouring down, streaking black soot across my window like rivulets of runny mascara tears. I touch the glass and feel the cold outside, another winter afternoon and everything is gray. The only color a neon Budweiser sign glowing red from the bar across the street. An unmarked police car slides to the curb as a wino pushing a shopping cart stops to snatch a discarded umbrella off the street.

I press my face to the cold glass to get a view down the alley that runs into the parking lot behind my apartment building. Strips of faded white paint designate where cars should be parked. But there aren’t any. There’s only the flattened yellow crime scene tape broken free and plastered to the ground in front of where the cops had cordoned off the area around the body by the chain link fence. I stand on my toes to see if there’s a chalk outline on the asphalt, but can’t see one, not even sure if they do that any more, and besides the rain probably washed it away if they did.

Heard three gunshots last night. Then screams. Then sirens. Saw the police response, lights flashing. By then I was out back by the alley with a few of the other tenants. At least the ones that weren’t too loaded to get up and go see what all the commotion was about. It’s like those nights someone set off the building’s fire alarm. Everyone out there bitching, waiting for the firemen to tells us we could go back inside. Only this is a little more real and we’re all just staring at the cops and the paramedics standing around.

« Know who it is? » I ask.

« Ya mean was? » says the lady from apartment 10. Black doo-rag wrapped so tight she looks like a pinhead. In one hand a diet coke, the other clutching the floral print robe to her chest.

« They’re dead? »

« What the hell you think? »

The droning helicopter is blocks away and still the vibrations hit the air around us. Its searchlight approaching faster than the sound, and suddenly we’re all illuminated in a bright white light.

« Fuck… never get to sleep tonight, » says the kid from next-door, saggy pants and baseball cap all tilted backwards. First time I’ve ever seen him without a joint in his mouth.

« Hey dude, you gots cable? »

« Do I what? »

« Gots cable? Aint a quiz. Either ya got it, or ya don’t. »

« No man, » I say. « Don’t watch TV. »

« Don’t watch TV? What the fucks wrong with you? »

« Man, shut the fuck up. »

« What kinda mutha-fucka don’t watch TV? » He says, but no one answers.

I ignore him and turn back to the woman from apartment 10.

« So, they got shot, they’re dead? »

« You kinda quick tonight, huh? »

« No, I’m just… I’m just asking. »

« Look, there a pay-per-view fight tomorrow night homie, wanna see it, » says the kid from next door.

I check him out and wonder just what the hell his story is. The little I know is he smokes a shit load of weed, plays heavy metal, and hangs out with at least one slutty chick that screams a lot at night when they’re having sex.

« I can’t help you, man. » I say.

« Who the fuck don’t watch TV? » He says and wanders off in the direction of his apartment.

« Never mind him, » says the girl from upstairs. « Dude’s a douche bag extraordinaire. »

She’s got a kind of slutty look to her and I wonder if she’s the one that screams at night.

« What happened? » She asks, and lights a cigarette.

« Girl got murdered, » says the woman from apartment 10.

« Murdered? Who? »

« You know that building across the alley? »

« One with all them junkies? »

« Well, wait, which one? »

« Stucco one got methheads an’ gangbangers. Brick one fulla junkies and ho’s. »

« Yeah, yeah. Brick one. Know that girl with all the tattoos? »

« Honey, you gonna have to narrow it down a bit more than that. All them bitches gots tats. All over them. »

« She the blonde, work the corner by the liquor store. »

The helicopter booms overhead as it makes a complete circle above us in the sky. For a second we’re all lit up. The downward shaft of light causing dark shadows under our foreheads and chins, momentarily we all look like dead-ass zombies and then we’re in the dark again.

« That fat girl with the boob job? »

« Yeah, think so. »

I know her. She gots kids, and shit. »

« Now that’s a shame. »

« I think her name was Martha? »

« Martha? What kinda hooker be named Martha? »

« Well, sure as hell she didn’t go by that. They all do Candy, and Monique and shit like that. »

« I know, right? »

« That girl was fat though. Don’t know how she do it? »

« Honey, men will fuck anything. Oh, sorry, no offense, didn’t mean you, babe. »

« None taken, » I say, and then walk towards the back gate.

« None taken? » whispers the girl from upstairs. « Don’t he talk all funny, and shit? »

The helicopter hovers over the courtyard and lights up the bushes. Shadows play across the walkway, and down from the balconies. I fumble with my keys trying to get them in the lock. Door to the adjacent apartment abruptly opens up.

« Look man, so ok, I knows I ain’t the best neighbor and all that, but I really needs to see this fight. »

« Dude, » I say. « Not lying man, I do not have cable. »

« Really? »

« Yeah, but wait a minute. Why the fuck don’t you have cable? »

« Can’t afford that shit. »

« Then why you think I can? »

« You white, right? »

« What the fuck are you? »

« Well, I ain’t white like you’re white. »

« Fuck you. »

A gust of wind hits as rain spatters the window. The cop car is still there and the wino’s trying to get the umbrella to stay open. I didn’t know Martha, if that was her name. I couldn’t tell you which one of the hookers she was by the liquor store. They all look a mess and one by one had given up on asking me if I want a date. Sadly, I’m amazed that anyone has sex with them. Even more amazed anyone pays for it.

There’s loud banging as someone hammers on my door. I pull it open about to tell the kid next-door to leave this pay-per-view fight thing alone. But instead I’m staring at two cops in plainclothes. One of them shows me his shield. The other asks if I know anything about last night’s murder.

« Know someone’s dead. Think her name was Martha. »

« You knew her? »

« No. »

« Then how you know her name? »

« Girl lives upstairs said it. »

« She gotta name? »

« Don’t know it. »

« What do you know? »

« What I just told you. »

« Which was? »

« Think her name was Martha. »

The cop stares at me hard for few seconds and we stand there in silence. I shrug my shoulders and raise my hands, palms up.

« Like I said, that’s all I got. »

« Hope someone cares more about you when it’s your turn to die, » says the other cop that until then hadn’t said anything.

« If I’m dead? » I say. « Not gonna give a shit. »

« Where can I find that girl, one knows the deceased? »

« Lives upstairs, don’t know the apartment. »

« Just what do you know? »

« Already asked me that. Told you. »

« You fuckin’ people… » says the first cop as they both turn and walk away.

I lean against the doorframe and look up at the sky. Rain is still pouring down flooding the courtyard. Glancing down I notice the center walkway is under water.

The kid from next-door opens his door just a crack.

« Why you snitchin’ bro? » He whispers and I can see into his apartment. There’s an unmade bed, clothes tossed on the floor, and some horrid dropped D tuned Cookie Monster metal turned down low playing in the background.

« Why you such a dumbass? » I say, and we lock eyes before I break it off and go inside and close the door.

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