Je ne retrouve personne – Arnaud Cathrine

personne

 

Il y a des livres qu’on choisit comme le vin : à l’apparence. Une telle pratique pourrait s’apparenter à de l’hérésie, à un sacrilège, à de la folie, voir même frôler le blasphème. Comment ? Tu ne sais pas qu’on boit une année ceci avec tel plat et qu’un vin blanc sec, c’est plutôt telle année ? Eh bien non, je ne sais pas. Comme parfois, en littérature, je ne sais pas non plus. Et quand on ne sait pas, que faire sinon découvrir ? Apprendre à découvrir ?

Je ne connaissais pas Arnaud Cathrine avant de tomber par hasard sur ce livre, de rester en arrêt sur le titre, à la fois poétique et mélancolique. Durassien, presque. Il y a le nom de l’écrivain, aussi. Cathrine, sans « e », comme en aspiration, comme un nom écrit dans l’urgence. Il n’y a plus assez de souffle, plus assez de lettres. Cathrine. Masculin, féminin.

Avec le vin, parfois, on peut se faire avoir. On distingue mal la couleur en transparence, ou le verre nous joue des tours quand on ne s’y retrouve pas dans les années et les cépages. L’étiquette brille de mille feux et nous induit en erreur, elle aussi. Rien de voluptueux dans cette robe fanée et acide qui laisse un arrière goût de défaite… Le livre d’Arnaud Cathrine est à l’exacte opposée de cette impression. Je ne Retrouve personne  nous parle de deux frères distants et enfermés dans leurs personnages qui doivent faire estimer une maison de famille dans le but de la vendre, à la demande de leurs parents. Des deux frères, c’est l’écrivain en retrait, Aurélien, qui va s’en charger et retourner sur les traces de son enfance et de son adolescence dans la demeure familiale. L’aller-retour prévu sur deux jours va s’étendre et se transformer en semaines… Aurélien va petit à petit délaisser Paris pour tenter de se retrouver, isolé en Normandie.

Peu importe l’histoire en elle-même, racontée sous forme d’un journal. C’est l’atmosphère qui frappe et emporte à la manière d’une vague, par un lent mouvement en retrait. Beaucoup de livres parlent du lien familial, de la perte des repères à la trentaine, des doutes, des souvenirs qui ressurgissent… Peu arrivent à évoluer avec une telle élégance, à déployer une véritable mélancolie qui ne vire pas au pathos. Aurélien prend le temps, et le risque, de se perdre loin de sa vie active, pour partir à la recherche de son histoire, de sa jeunesse.

Il a le courage de mettre en oeuvre ce que peu de gens osent : lâcher. Bien sûr, quand on écrit, on peu sans doute se permettre de plier bagage pour Trifouilli les Oies pendant quelques temps, bien sûr. Mais là n’est pas la question. Aurélien ne joue pas les artistes maudits en mal de ténébreuse inspiration. Il saisit l’occasion de l’estimation et de la vente de la maison pour retourner à ses racines, à son histoire. Passent les souvenirs, les évocations, les anciens amis de lycée, les amantes… Passe le temps, et Aurélien ne retrouve effectivement personne, à part lui, sur ces plages pluvieuses et fouettées par le vent.

Comme le très bon vin, il y a des livres qui enivrent doucement, sans brusquer ni donner mal à la tête. Ils se contentent de modifier notre perception du monde, notre propre rapport à notre conscience et à notre mémoire, notre appréhension du monde. Je ne retrouve personne  est un de ces grands crûs.

 

Editions Verticales. 230 pages. 17,90 €

 

Copyright de l’image à la une et aimable autorisation :  F.Mantovani

 

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