[INTERVIEW] Tom Buron : »Je suis pour une grande fusion du roman et de la poésie »

Peut-on regarder vers l’avenir en matière de poésie ? Contempler l’instant présent ? Ne pas forcément hausser les épaules avec une lassitude qui signifie poliment « c’était mieux avant, fin de la conversation, merci » ? Certes, elle n’est pas très bien vue, la poésie. Il faut dire que bon nombre de « poètes » du dimanche ne lui ont pas fait que du bien, se contentant de jeter trois mots sur une feuille avec un air inspiré, d’appeler « poésie » tout bafouillage adolescent qui se serait voulu inspiré. Soit. Mais, il y a bien un mais. Et un mais qui redonne espoir. La poésie n’est pas morte avec les derniers jets de Kerouac, avec les envolées de Burroughs ou la magie de Bukowski. Elle vit, elle perdure, elle se transforme, et se porte plutôt bien. Exemple avec la poésie à la fois très beat et très actuelle de Tom Buron, que l’on avait découvert dans Le Cafard Hérétique. On le retrouve avec un court recueil de poèmes dont la musicalité et le rythme emportent, bercent et donnent envie d’ailleurs. De poussière, de blues, de voitures et de paysages à perte de vue… Rencontre avec un « voleur de feu » qui préserve la flamme de la poésie. Et ne serait pas le dernier à la partager à grande échelle ! Qu’est-ce qu’on attend ?  


13459670_1006702219427727_1816604393_nQuelle est la portée de la poésie au 21e siècle pour toi ?

La poésie est le terrain le plus sûr pour l’expérimentation et la création pure, contrairement aux autres formes, plus castratrices, comme le roman classique réaliste.

Des décennies de mauvaises poésies mises en avant et survendues ont royalement emmerdé les gens

La récitation permet d’élargir la vie d’un poème et de le déformer à ta guise – performer sa poésie l’inscrit dans la mémoire du spectateur, de la même manière qu’un morceau de musique. Je reviens du Fiestival à Bruxelles, un grand rassemblement international organisé par mon éditeur chaque année en mai. Chaque nouvelle journée sur place j’observais des gens qui s’arrêtaient pour un moment d’écoute ou pour rester finalement sur toute la durée des festivités… La poésie doit de toute façon être conçue et vécue avec une conscience aigüe de l’oralité, toujours. Il faut revenir à ça, il me semble, envoyer directement de l’illumination à l’autre en face, du sacré, des grandes visions qui chamboulent, et pas des pauvres peintures/captations d’une idée coupée sur plusieurs étages pour donner l’air d’un poème. Des décennies de mauvaises poésies mises en avant et survendues ont royalement emmerdé les gens tandis que de grandes choses restaient là à circuler dans les coins. La plupart des lecteurs veulent que tout leur soit donné d’un coup au niveau littéraire, il faut absolument une intrigue claire, un début, une syntaxe classique, une fin, quelque chose de policé… c’est emmerdant et ça n’a plus vraiment de sens – la poésie te permet tout le contraire, justement. Puis sincèrement, parler de genre ne me va pas trop : je suis pour une grande fusion du récit, des écrits, une fusion du roman et de la poésie.

On dit beaucoup que la poésie est dépassée, désuète, pourquoi ?

Tu vois, justement, je suis certain qu’il n’y a rien de moins dépassé que la poésie en terme de « littérature ». Et en réalité, ce qui est le plus pauvre et insensé, c’est bien le genre qui marche le mieux et qui n’a rien de moderne, le roman – du moins dans sa forme actuelle : ça n’a quasiment pas bougé depuis des lustres ! Je crois que des monuments comme Finnegan’s Wake ou Visions of Cody pour n’en citer que deux n’ont pas du tout été digérés. C’est de la poésie ? Du roman ? Ce sont les deux. Sale temps pour le mythe et les grandes œuvres, il faut absolument foutre le feu. Se libérer de ces carcans qu’imposent le commerce et les critiques.

Il est permis, et même absolument nécessaire de créer de nouveaux territoires purs sans arrêt

Qu’est-ce qui t’inspire, te donne envie d’écrire ? 

Ce feu justement. Toutes les formes d’émotions – je me concentre sur le souffle… Il y a cette guerre cosmique, spirituelle, qui prend une grande place dans Le Blues du 21e Siècle puisque c’est de ça dont on parle. Il y a des choses à régler à ce niveau là, surtout dans nos sociétés occidentales… Et toutes les formes d’expériences sont bonnes à prendre. Ca tient une grande place dans cette longue fulgurance. Bien sur, je pense que tu ressens une grande influence musicale durant sa lecture, avec de longs phrasés jazz, la présence du rock n’ roll et du blues, des cassures dans le rythme, des changements de tons. C’est difficile de parler de son travail, hein ? Je trifouille les recoins. Tout changement, toute réforme doit se faire à l’intérieur avant d’envisager de bouleverser le dehors il me semble. Il est permis, et même absolument nécessaire de créer de nouveaux territoires purs sans arrêt – je parle de l’action vitale, des rythmes, de formes, de musiques et de sons, de style… Il y a tellement de choses à faire avec le langage et ses structures, non pas pour tromper, mais pour épuiser toutes les palettes de l’esprit… Avec les retours que j’accumule ces derniers temps, je me rends compte que ce Blues du 21e Siècle agit d’une certaine manière comme un manifeste – je l’entends beaucoup et je ne m’en étais même pas aperçu à la base. Rechercher le lumineux dans les coins les plus sombres, voilà – Où est le sacré maintenant ? Peut-être que la réponse à l’absurdité du monde, c’est bel et bien la folie, une question coriace ? J’enfonce des portes et si on le voit comme un manifeste, ça me va. C’est ce « Fais toi la guerre » qui transpire sur toutes les pages.

Pourquoi écrire de la poésie en prose ?

La prose permet plus de libertés de rythme, je peux créer autant de routes que je veux, autant de chemins du réel, tout en restant sur mon tempo. Puis comme je te le disais, la question de « genres » me gêne. La poésie tient plus d’une vision que d’une forme définie.

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Quelles sont les initiatives poétiques actuelles qui te parlent ? Maelström éditions par exemple ? 

J’aime les revues underground, les fanzines qui expérimentent qui fouillent qui cherchent, les magazines bon marché qui circulent mano a mano et j’adore en découvrir constamment car tu tombes sur des poètes dingues ! J’aime moi même être publié en revue, l’idée de partager un espace avec d’autres écrivains aux styles variés. Je voudrais mentionner aussi une initiative particulière des Editions Janus et de mon ami poète Christophe Bregaint : un recueil collectif sur et pour la rue dont les bénéfices sont reversés à l’association Action Froid. Nous sommes 107 poètes à faire partie de cette anthologie qui vient de recevoir le prix A.Ribot lors du Marché de la Poésie…

Tiens, je pense aussi à PoemsForAll en Californie. Ils fabriquent des petits livres (minuscules) de poésie qui sont distribués gratuitement un peu partout, l’objet est beau et ça permet de diffuser un maximum de choses ! Je travaille avec Richard Hansen, le créateur de cette initiative et j’essaye donc d’en trimbaler un peu partout en France.

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Et puis oui, bien entendu, MaelstrÖm ! C’est remarquable et il n’y a pas d’équivalent ici. Tu vois City Lights de Ferlinghetti à Frisco ? Je prends toujours cet exemple, et en même temps, ils sont liés directement car ils travaillent ensemble : Et bien Maelström, créé par David Giannoni (un grand passeur poétique, et tu peux les compter sur les doigts de la main…) c’est en quelque sorte son équivalent sur notre cher vieux continent, tu vois ? C’est une maison d’éditions à Bruxelles qui produit énormément de choses en continu, et de choses réellement variées au niveau du style et du fondement, dans de nombreuses langues, mais c’est aussi un lieu, c’est à dire une librairie, qui rassemble et qui créé des liens, des ponts – pendant plusieurs jours, j’ai traîné avec ce cher Jack Hirschman à Bruxelles pendant le Fiestival, dont le livre sortait en même temps que le mien chez MaelstrÖm, et nous causions notamment de Bob Kaufman qui était son ami et un des poètes que j’admire le plus, puis de tout un tas de choses – nous sommes de générations différentes, et même très éloignés, tu vois ? Mais l’échange se fait via cet énorme tourbillon d’énergies qu’est MaelstrÖm. Autrement, que te dire ? Le catalogue est impressionnant avec de grands noms comme Ferlinghetti, Anne Waldman, Serge Pey, Michel Bulteau, Jodorowsky, et des écrivains plus jeunes comme Kenny Ozier-Lafontaine… Bon je pourrais te parler de MaelstrÖm pendant un bon moment ! Lisez Le Blues du 21e Siècle, aux Editions Maelström, Soyez dingues, et brulez !

Le Site de Tom Buron

Pour commander Le Blues du 21e Siècle

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