[INTERVIEW] SOPHIE DAULL : « Le point de départ de ce roman est un événement autobiographique »

Sophie Daull a remporté le Prix Littéraire de l’Union Européenne, l’EUPL, pour la France avec son troisième roman « Au grand lavoir », publié aux Editions Philipe Rey. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la remise du prix en question, écoutée dialoguer avec sa consœur autrichienne, la lauréate Laura Freudenthaler, écoutée lire son texte d’une voix claire et nerveuse et nous avons, à notre tour, plongé dans ses mots forts et bouleversants. Avant de parler de son livre, nous avons souhaité parler avec Sophie Daull, découvrir la personne derrière le livre, découvrir cette singularité tout en contrastes et sans langue de bois. Interview sans limite de signes.

Qu’est-ce qui vous a amenée à écrire ce roman, entre fresque psychologique et roman social avec une touche policière ? 

Le point de départ de ce roman est un événement autobiographique survenu il y a plus de trente ans. Ma mère a été violée et assassinée. L’assassin avait 26 ans, moi 19, et la victime 45. L’assassin est donc au milieu. Ma mère est morte en 1985, puis ma fille en 2013. Cette fois c’est moi qui suis au milieu, celle qui reste. Que faire de cette place, au milieu, pour qu’elle ne soit frappée ni d’impuissance ni de pétrification ? C’est celle du témoin, du survivant, du « rapporteur des faits. » Il est apparu assez vite que seule la littérature peut l’occuper pleinement, avec le recours à l’imaginaire et à la fiction, pour s’élever au-dessus d’un réel rétréci par le chagrin, qui aurait pu tourner à l’asphyxie, à l’atonie. Alors tout est possible, même l’humour, même le grotesque, et le cadre devient un décor, le temps un découpage scénaristique, les personnages des acteurs.

C’était un risque de prendre le « je » du bourreau, un risque quasi éthique, mais c’est à ce prix que je pense avoir évité les lieux communs.

Comment se dose cette psychologie entre grincement et cynisme, qui ne tombe jamais dans la caricature, que vous mettez en place ? 

Dès lors que j’ai décidé de faire de l’assassin le « personnage principal », j’en maîtrisais le destin, je le « pantinisais » à mon gré, j’avais, grâce au romanesque, comme l’instrument d’une revanche… Je le fais jardinier dans une sous-préfecture française, nostalgique de sa prospérité ; je lui accorde une activité noble, proche des choses qui me sont chères : les fleurs, les gens simples … Mais ce faisant, je le confronte à son passé sans plus aucun filtre. Ni celui de la justice, ni celui de la sphère médiatique, ni celui du monde carcéral. Autant d’instances qui ont décidé pour lui, qui ont créé une distance artificielle entre lui et son geste, en l’exonérant d’une réflexion profonde, sans intermédiaire.  C’est là que les choses ont pris leur véritable épaisseur « psychologique », comme vous dites. C’était un risque de prendre le « je » du bourreau, un risque quasi éthique, mais c’est à ce prix que je pense avoir évité les lieux communs. Se soustraire à la caricature, c’est choisir un regard, une focale, une seule, et s’y tenir, jusqu’à ce qu’elle rende toute sa complexité. 

Vous livrez une manière inhabituelle de parler d’un crime et de ses conséquences, avec des nuances parfois grinçantes, pourquoi avez-vous fait ce choix d’écriture ? 

Vous utilisez souvent cet adjectif : grinçant, qui me plaît bien ! Je m’autorise une métaphore musicale pour me faire comprendre : La musique contemporaine est souvent qualifiée de grinçante elle aussi. C’est quand advient un événement dissonant qui crispe l’oreille, qui fait grincer des dents justement, parce que l’harmonie traditionnelle a été rompue, ou parce que le compositeur a poussé un instrument aux limites de ses capacités (le suraigu d’un violon par exemple, ou la justesse incertaine d’un cor dans les graves). J’aime ces évènements dissonants ; ils réveillent mon écoute, la relancent, la secouent, en brisent la passivité au moment où on commençait à s’installer dans quelque chose de classiquement prévisible.Je me suis efforcée de procéder de la sorte. Dès que je sentais le roman s’enliser, voire se complaire dans un mouvement trop pathos, trop mélo (ce qui se produisait assez souvent, car mon histoire est pleine de pathos et de mélo !!!!), j’introduisais de la dissonance, un grincement, une conduite de dérivation. Il fallait garder le cap, interroger ce qui me préoccupait : la prison comme punition ou comme seconde chance ? Le crime comme destin ou comme événement ? Le pardon dans le champ des possibles ou dans celui du concept ? … et le gouvernail, c’est le plaisir d’écrire !

La tragédie grecque est une ressource permanente

Le théâtre influence-t-il votre écriture ? Votre roman fait penser à une pièce de théâtre, par moments, dans sa structure, la manière dont vous définissez vos protagonistes.

Je ne dirais pas que le théâtre travaille mon écriture de manière délibérée. Mais certainement qu’inconsciemment, il la magnétise, et le contraire serait étonnant après trente ans de pratique théâtrale passés au plus près des personnages et des structures dramatiques de narration. Pourtant, cette influence ne se manifeste pas dans ce qui caractérise le plus le théâtre : à savoir les dialogues, l’échange oral, la parole en répliques. Vous avez pu constater à quel point les dialogues sont rares dans mes trois romans ! En revanche, la poussée rythmique, la tension dramatique, et le monologue intérieur sont des techniques stylistiques propres à l’art dramatique qui doivent quand même agir en profondeur lors de la rédaction. Ce sont des motifs qui contribuent à une certaine épaisseur, une certaine complexification, presqu’un mystère archaïque. La tragédie grecque est une ressource permanente, c’est vrai. Il en est fait mention dans Au Grand Lavoir, de manière assez ludique, sans étalage savant, surtout pas ! Le théâtre est le lieu des affrontements et des fantômes, en ce sens, c’est bien mon terrain, thématique et formel …

Vous avez remporté l’EUPL, qu’est-ce que cela dessine comme perspectives pour vous ? 

C’est un grand honneur de recevoir ce prix. Les perspectives qu’il offre sont du côté du rayonnement intra-européen., donc des traductions. Je sais que mon éditeur est en contact avec plusieurs de ses collègues, notamment dans les Balkans. Imaginer qu’un lecteur de Tirana découvrira Nogent-le-Rotrou me met le cœur en joie !

Il faut se départir de l’utilitarisme de la Culture : le risque est en lisière qu’elle devienne un pansement sur une jambe de bois, et les artistes les bouffons des rois ! 

Que pensez-vous de ce type d’initiative culturelle ?

Ce type d’initiative est évidemment indispensable, salutaire, vital même. Elle permet de réorienter le regard vers des horizons que l’unique perspective économique et commerciale a tendance à obstruer. Elle permet de repenser l’Histoire, les langues, la sensibilité des peuples, des motifs aussi simples qu’une berceuse ou un plat de fête. Une telle initiative permet le pont entre singularité et universalité, et des allers-retours réguliers opérés par le geste poétique et la fabrique du sensible. Remettre l’humain au cœur du projet européen, quand désormais seuls les chiffres semblent compter. 

Mais voyez-vous, c’est justement là que se dissimule en amorce ce qu’on appelle « la langue de bois »…Les grands mots, les « ismes »… Bien entendu, nul ne songerait à nier que la culture est le vecteur par lequel toujours circuleront les notions de paix et de fraternité. Mais il faut rester vigilant.Un tel discours peut être aussi l’illustration de la paresse politique, de l’aveuglement et de la déresponsabilisation. Un écrivain, un peintre, un chorégraphe, un compositeur, aussi europhile soit-il, ne peut à lui seul régler les problèmes que pose la mondialisation. Son domaine est l’expression sensible d’une subjectivité, par les moyens qu’il s’est choisis. Il peut tout au plus être un lanceur d’alerte, mais il a aussi le droit de créer sans adosser son œuvre à l’actualité. S’il ne parle pas des migrants, du réchauffement climatique ou de la montée des populismes, un artiste serait-il irrecevable ? C’est en ce sens que j’ai beaucoup apprécié le choix des jurys de l’ « Europrize of littérature 2019 », qui ont célébré des œuvres très personnelles, très différentes, où la vie minuscule cohabite avec les tensions de l’Histoire sans ostentation militante, sans démonstration de donneur de leçon. 

Un écrivain, un peintre, un chorégraphe, un compositeur, aussi europhile soit-il, ne peut à lui seul régler les problèmes que pose la mondialisation

L’Europe est une Idée ; et tous les champs de son application doivent être labourés. Pas seulement la Culture, qui ne possède pas plus de baguette magique ou de remède miracle que l’économie, l’écologie ou la fiscalité. Se défausser systématiquement sur la Culture pour créer du lien et de l’intelligence est à mon sens à la limite de la faute politique, entre angélisme naïf et refoulement des responsabilités.  Il faut se départir de l’utilitarisme de la Culture : le risque est en lisière qu’elle devienne un pansement sur une jambe de bois, et les artistes les bouffons des rois ! 

© Dominique Journet Ramel

Quelles sont vos prévisions européennes pour les prochains mois ? Vos projets d’écriture, par ailleurs ? 

Je ne suis pas prophète ! Je cite volontiers cette phrase de Francis Bacon : « Je suis cérébralement pessimiste et nerveusement optimiste » Je garde avec ferveur la foi dans l’Idée… L’Europe n’est jamais tant vaillante que quand elle est menacée. Quand la « dissonance » justement la réveille … Bien sûr, les définitions de la menace divergent selon les idéologies : invasion migratoire pour les uns, destruction démocratique pour les autres, soumission généralisée au marché pour les troisièmes… Disons que je sais où se situent mes convictions, et que je m’y tiendrai coûte que coûte ! Quant à mes projets d’écriture, ils sont en pause. J’ai publié trois romans en quatre ans, centrés autour de l’histoire familiale. J’ai besoin de renouveler le désir… Qui sait, un voyage dans les Balkans ?!

Au grand lavoir. Sophie Daull. Editions Philipe Rey