[INTERVIEW] Maïa Mazaurette: “Proposer une érotique lumineuse, ludique, qui nous fait sortir des alternatives stériles habituelles”

Sexperte, Maïa Mazaurette décortique, d’article en article et désormais en essais, les questions de sexualité, nécessairement imbriquées dans celles de société et de domination. Féministe par sa démarche même, elle parle aux femmes, bien sûr, premières oppressées par les tabous judéo-chrétiens, mais également aux hommes, également victimes d’injonctions qu’ils ne sont pas tous ravis de subir ou reproduire. Par son humour et sa pertinence, Maïa Mazaurette a le bon sens de s’adresser à toutes les femmes, de les interpeller bien au-delà des stéréotypes de genre ou d’identité. Parler de cul avec son cerveau on aime !

© Michael Hull

Comment êtes-vous devenue une spécialiste sexo ? 
Il y a quinze ans, et ça ne me rajeunit pas ! J’ai fait une école de journalisme parfaitement normale, mais à l’époque, la sexualité n’était pas encore un domaine perçu comme sérieux (si tant est qu’il le soit aujourd’hui). C’était typiquement le genre de métier que personne ne voulait faire, avec des articles racoleurs, non sourcés, faciles, portant sur des sexualités bizarres. Paradoxalement, ça veut dire qu’il y avait une autoroute pour quelqu’un qui voulait sortir du côté “psycho, cravache et témoignages” : j’ai gravi les échelons tout doucement, en partant de Newlook et Playboy, en passant par France Inter, et en atterrissant chez Le Monde, Le Temps, GQ et Usbek & Rica (qui sont mes quatre employeurs en ce moment).

Je voudrais qu’on puisse profiter de notre potentiel sexuel et fantasmatique, sans faire de mal à personne, et sans se voir constamment rappelés à l’ordre.

Qu’est-ce qui vous choque ou atterre le plus dans ce que vous lisez ou entendez au quotidien sur le sujet ? 
Vaste question ! Je dirais tout d’abord, le déni de la sexualité comme lieu de connaissance et de compétence : souvent, dans les commentaires, je lis qu’il n’y a “rien à savoir, rien à comprendre” parce que nos pratiques constitueraient une question purement (rayez les mentions adéquates) obscène, alchimique, amoureuse, personnelle, naturelle, anatomique, historique, religieuse, féministe, classiste… Comme si on pouvait avoir des grilles de lecture à sens unique. Et puis c’est sûr que si on refuse de penser certains sujets, on ne risque pas d’inventer l’eau tiède. Deuxièmement (et c’est la conséquence logique du premier point), je suis fatiguée du fatalisme voulant que les choses soient comme elles sont, et qu’on ne puisse rien y changer (alors que toute culture est éminemment modifiable, et qu’en l’occurrence la sexualité bouge beaucoup ces derniers temps).

Que serait un monde sexuel « cool » pour vous ? 
Clairement, un monde sans obligation : ni de sexualité tout court, ni d’hétérosexualité, ni de monogamie obligatoire, ni de rapports de genre complètement figés. Je voudrais qu’on puisse profiter de notre potentiel sexuel et fantasmatique, sans faire de mal à personne, et sans se voir constamment rappelés à l’ordre. Ce qui revient à promouvoir l’égalité et la liberté, sans oublier comment les deux s’imbriquent (car bien sûr qu’en sexo on peut toujours imbriquer).

Le jour où je serai au chômage, paradoxalement, j’aurai gagné.

Vous sortez deux livres en simultané, pourquoi ? Quels sont leurs objectifs ? 
Le premier, “Le sexe selon Maïa” est un recueil de mes chroniques au Monde, qui permet de dresser un état des lieux sur les idées reçues (elles sont légion) propres à la sexualité. Le second “Sortir du trou / Lever la tête” est un double essai concernant les problèmes sexuels contemporains, et les solutions qu’on peut y apporter. Les deux ont le même objectif : proposer une érotique lumineuse, ludique, qui nous fait sortir des alternatives stériles habituelles (“la sexualité condamne à l’ennui, sauf si on sort les cordes, le martinet et le guide du Paris libertin”). Il y a plein de pratiques dont les gens n’ont jamais entendu parler, et qui ne blesseront personne – physiquement ou psychiquement. Il est temps de sortir du Kamasutra et des conseils toxiques des magazines !

Pensez-vous qu’un jour, ce genre de livre, de propos, sera inutile car bien enregistré dans les esprits ? 
Bien sûr. J’espère sincèrement que dans quelques décennies, mon discours sera totalement obsolète : le jour où je serai au chômage, paradoxalement, j’aurai gagné.

Le Sexe selon Maïa. Editions de La Martinière.

Sortir du trou / Lever la tête. Editions Anne Carrière

Maïa Mazaurette, à l’honneur du podcast spécial littérature féministe !