[INTERVIEW] Laurence Romance, traductrice : « Charles Manson a fait bien plus que tuer des gens : il a tué une culture »

Qu’il fascine ou terrifie, Charles Manson, l’homme, demeure un inconnu pour la plupart de ses groupies ou pourfendeurs. Icône pop malgré lui, il est resté une énigme au fil du temps, entre génie du mal et fou furieux cramé à l’acide. Comment a-t-il grandi, comment s’est-il construit, comment est-il devenu l’un des criminels les plus célèbres de l’histoire tout en ne participant pas aux meurtres commis en son nom ? Publiée pour la première fois en France, cette autobiographie donne à voir Charles Manson sous un jour nouveau : son propre regard. Ecrit avec Nuel Emmons, un ancien compagnon de cellule et porté en France par Laurence Romance, ce « Charles Manson par lui-même » met en mot la trajectoire d’un laissé pour compte du rêve américain, l’une des victimes collatérales d’un système déjà schizophrène et inhumain, prêt à broyer des individus pour garder la face. A travers son histoire, c’est le portrait d’une époque que Manson peint furieusement,  les écueils et l’échec d’une famille décousue, au départ, du système éducatif et carcéral, du mouvement hippie, des drogues à tout va et de l’amour libre. S’il convient de lire cette autobiographie avec une certaine distance tant l’habileté intellectuelle de son auteur est palpable, la critique virulente du système amène le lecteur à porter un autre regard sur les faits, sans pour autant les excuser une seule seconde, et à mieux comprendre comment un délinquant banal est devenu un criminel puis une légende vivante. Comment peut-on être Charles Manson ? Eléments de réponse avec Laurence Romance, la traductrice de l’ouvrage. 

© Régis Durand de Girard

Pourquoi ce livre n’avait-il jamais été traduit en France ? 

Je l’ignore complètement et je me demande bien pourquoi ! J’avais le bouquin en vo, « Manson in His Own Words », depuis des années et j’ai été stupéfaite de découvrir en quelques clics que ce livre était un inédit quand Charles Manson a passé l’arme à gauche en novembre 2017 — d’autant qu’il existait déjà pléthore d’ouvrages sur le sujet disponibles en français. 

Qu’est-ce qui vous a amenée à l’apporter à la connaissance d’éditeurs français ? 

Eh bien déjà je savais que c’était le seul et unique livre pouvant être assimilé à une autobiographie de Manson qui existerait jamais puisqu’il venait de mourir… Ensuite je l’avais lu et je savais aussi que c’était un très bon bouquin, qui méritait amplement le concert d’éloges imprimés à son sujet en quatrième de couverture : « impossible à lâcher », « fascinant », « hypnotique », etc. Donc c’était une aberration qu’il ne soit pas traduit, j’en ai fait une affaire personnelle et j’ai remué ciel et terre pour trouver un éditeur. 

Sont en cause la violence, la promiscuité, et surtout l’absurdité d’un système dépassé incapable de « réhabiliter »

Le cas de Charles Manson est-il quelque part la cristallisation de l’échec du système carcéral américain et du Flower Power ? 

Oui et oui. Concernant le système carcéral, je crois même qu’on peut oublier le qualificatif « américain »… Je ne suis pas une spécialiste, mais toute la première partie du livre, intitulée « L’éducation d’un hors-la-loi », résonne de manière horriblement familière avec ce qu’on sait dès lors qu’on a lu un peu sérieusement sur la question, ou même vu quelques reportages édifiants. Le schéma est toujours le même : un jeune délinquant bouclé ( pour Manson, ça a commencé peu après sa dixième année ) a de bonnes chances de devenir après quelques années un criminel endurci ; sont en cause la violence, la promiscuité, et surtout l’absurdité d’un système dépassé incapable de « réhabiliter ». Après, tous les « délinquants » ne deviennent pas des Charles Manson, heureusement ! Mais dans son cas comme dans bien d’autres, grandir enfermé, se faire violer et subir des traitements cruels à l’âge tendre n’a pas aidé, plutôt le contraire. 

C’en est comique parfois, tellement il se fout dedans et se décrédibilise tout seul

Quant au « flower power », la récupération, rapidement suivie de la désintégration du mouvement me semble également typique : je suis assez âgée pour avoir vu ça avec le punk, la rave culture, le grunge… Encore une fois, c’est un même schéma qui prévaut : ça commence en cercle restreint ( « Un cercle unique » est d’ailleurs le titre de la deuxième partie du Manson, bien qu’il se réfère là à sa « famille » et non au mouvement hippie ) de moins d’un millier de personnes qui se rassemblent pour inventer leur propre culture et le style de vie alternatif qui va avec. À son apogée, c’est un truc génial, très créatif et chaleureux, la vie est une party permanente, la musique et les drogues sont top et tout le monde s’éclate. Puis le bruit se répand qu’un truc bien cool est en train de se passer à San Francisco — pour revenir au livre — et bim : plein de gens déboulent d’un coup, pas tous bien intentionnés, et le mouvement se dilue et se détériore à vitesse grand V, les drogues deviennent frelatées, la violence s’immisce, etc. Quand Charlie sort de prison en mars 1967 et se retrouve à « Frisco », c’est déjà presque la fin, et le « Summer of Love » dont on va nous bassiner cet été à cause du 50ème anniversaire de Woodstock n’a même pas encore eu lieu ! Mais en vérité, ça sent le roussi. Manson en parle dans le livre, il évoque plusieurs événements pas du tout « peace and love » qui l’amènent en partie à quitter la ville symbole du mouvement hippie pour s’établir à Los Angeles. 

[Les Ted Bundy & co.] Si Manson les dépasse effectivement tous en « popularité », c’est d’abord parce qu’il avait un charisme incroyable

Pourquoi Charles Manson continue-t-il à fasciner autant, selon vous, au point d’être une icône pop ? 

Excellente question, tant il est vrai que « techniquement », Manson n’a probablement tué personne, ou pas tout seul, et que le monde ne manque guère hélas de criminels plus sadiques, plus prolifiques, plus… Je parle bien entendu des serial-killers qu’on nous montre entre autres sur Netflix, les Ted Bundy & co. Si Manson les dépasse effectivement tous en « popularité », c’est d’abord parce qu’il avait un charisme incroyable : perso si je demande à quelqu’un ne serait-ce que d’aller me chercher un paquet de clopes au tabac du coin, pas sûr que j’obtienne satisfaction… Charlie a obtenu de gens qu’ils tuent pour lui, et certains lui sont même restés fidèles ensuite, ça défie l’imagination. Il était également très malin, en mode gourou, et a utilisé tous les outils à sa disposition, la scientologie et l’hypnose qu’il a étudiées en prison, le sexe, les drogues… Mais surtout, Charles Manson a fait bien plus que tuer des gens : il a tué une culture, le mouvement hippie que nous évoquions plus tôt. Enfin, les méandres et ramifications de son histoire sont infinies et passionnantes, de la politique à l’ésotérisme et j’en oublie un paquet. Pour toutes ces raisons, Manson occupe dans la culture populaire une place unique, qu’on pourrait définir par cette expression lue je ne sais plus où que je trouve très juste : « A face-of-evil superstar symbol second only to Hitler.» Pas mal pour un loser. 

Manson répète à l’envi que « c’est pas ma faute si vos enfants sont venus à moi », mais on y croit pas une seconde

Dans quelle mesure pensez-vous Charles Manson crédible ou même sincère dans ses versions de divers faits ? 

Je dirais que Charles Manson par lui-même est probablement véridique à 70%, et que les 30% restants sont du bullshit. Il faut savoir qu’à l’époque de ses « confessions » à son ex-taulard de pote Nuel Emmons, qui se sont déroulées sur environ cinq ans, grosso modo de 1980 à 1985, Manson avait entre cinquante et cinquante-cinq ans et croyait encore à la possibilité d’une remise en liberté conditionnelle. D’où son désir de se montrer sous son meilleur jour, sauf que comme on l’a vu, il n’existe rien de tel dans le personnage ! Plus tard, il se fichera comme d’une guigne de la liberté et ne se présentera même plus aux audiences… Quoi qu’il en soit, ce livre restera ce qui s’approche le plus d’une autobiographie du personnage — Emmons a retranscrit à la première personne, c’est bien Manson qui « parle » — et c’est pourquoi il fallait absolument qu’il existe en français. 

Ce que dit Charles Manson tout au long de son livre, est-ce que ça ne contribue pas, d’une certaine manière, à « excuser » ses actes ? 

Non, même si c’est à l’évidence le but recherché. Manson répète à l’envi que « c’est pas ma faute si vos enfants sont venus à moi », mais on y croit pas une seconde pour deux raisons. 1, parce qu’il est cinglé, modèle psychotique, et se contredit sans arrêt, parfois d’un paragraphe à l’autre. Par exemple, à telle page, il convainc les membres de sa famille qu’un « pays de miel et de lait », un véritable Eden, se cache sous le désert qui va les accueillir… et pof, page suivante, le voilà qui proteste avec véhémence en prétendant n’avoir même jamais évoqué son paradis à la con. C’en est comique parfois, tellement il se fout dedans et se décrédibilise tout seul. 2, parce qu’il a beau prêcher pour la « destruction de l’ego », le sien est monstrueux et il n’a aucune intention de le réfréner ! Au contraire, il explose de frustration au paroxysme du livre ( dans la troisième et dernière partie du livre, « Sans conscience », qui n’a rien de gore, je souligne au passage ) et déclare tout de go : « Fuck the world and everything in it ! » Voilà, son « mauvais fonds » ressort sans cesse malgré lui, haha. À l’arrivée, ses salades n’excusent rien du tout, elles permettent seulement de mieux comprendre comment tout a pu déraper de manière si abominable. 

Charles Manson par lui-même. Propos recueillis par Nuel Emmons. Traduction de Laurence Romande. Editions Séguier.