[INTERVIEW] l’association Lire pour en sortir : “La lecture en détention est un droit”

Ces dernières semaines ont modifié notre rapport à l’espace, à l’extérieur, aux autres. Des habitudes simples, banales, sont devenues interdites, passibles de sanctions. Soudain, le quotidien s’est déroulé entre quatre murs. Certes petits, pour certains, manquant d’espace et de confort pour d’autres. Mais toujours plus vaste que les cellules dans lesquelles les prisonniers français s’entassent. Il n’y a pas lieu de juger, ici, les raisons d’un emprisonnement. Normalement, la justice est supposée faire son travail et apporter une juste punition à un crime, et permettre la réinsertion de chaque individu, par la suite. Normalement… L’association Lire pour en sortir, représentée ici par Emilie Vergnaud – sa chargée de communication- s’est donné pour mission d’accompagner les personnes détenues et leur réinsertion par la lecture. Une belle mission pour la littérature.

Comment est née cette association ? Quel est son objectif ? 

L’association LIRE POUR EN SORTIR s’est créée suite au changement du Code de procédure pénale (article 721-1) obtenu par Alexandre Duval-Stalla (avocat, écrivain, enseignant en philosophie politique à Sciences Po, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme et président de l’association Lire pour en Sortir) qui étend désormais les réductions de peines supplémentaires aux activités culturelles, et notamment la lecture.

L’association est donc fondée en 2014, et implante ses activités dans un premier établissement pénitentiaire en 2015. Depuis 2019, elle est parrainée par Leïla Slimani, auteure et prix Goncourt 2016. Elle compte à ce jour, 160 bénévoles, 150 auteurs volontaires et 23 librairies indépendantes (locales) partenaires. L’objectif est de placer la lecture au coeur du projet de réinsertion des personnes détenues.

Pourquoi avoir choisi les livres comme passerelles vers des détenu.e.s ? 

La lecture, au-delà du plaisir et des découvertes qu’elle peut induire est aussi un enjeu de société. Elle demeure un outil indispensable de compréhension du monde et d’émancipation individuelle et collective. 

Le niveau de lecture, d’écriture et d’expression des lecteurs progressent grâce au programme de lecture. Il est déterminant dans l’acquisition et l’apprentissage de la langue française. Par le biais du livre, le lecteur acquiert, de manière agréable et ludique, le vocabulaire nécessaire pour dialoguer, transmettre et défendre ses idées. Une personne pouvant s’exprimer et écrire correctement est plus apte à effectuer les démarches nécessaires à sa sortie de prison et ainsi optimiser sa réinsertion dans notre société (travail, démarches administratives).

© LirepourenSortir 

La lecture est une manière d’humaniser le milieu carcéral en offrant à la personne détenue un espace d’intimité, d’évasion spirituelle qui contrebalance avec la dimension collective du quotidien d’un détenu (cellule, promenade). Le lecteur peut, en raison des livres offerts et de son accessibilité dans sa cellule, s’affranchir de la temporalité carcérale pour la remplacer par celle du récit. La lecture apporte du bien-être : c’est se créer un espace à soi au sein duquel on apprend à mieux se connaître, à (re)construire son identité.

La perte de confiance et d’estime de soi sont des maux caractéristiques des personnes incarcérées. La lecture et l’écriture permettent de s’approprier des moyens d’expressions et de développer des compétences, travail qui redonne confiance en soi et en ses capacités. A la suite d’une lecture, les échanges avec les bénévoles offrent des moments où les détenus peuvent s’exprimer, être écouté et tout simplement de se sentir considérer. 

Quelles sont les actions que vous menez ? Comment se déroulent-elles ? 

Les cinq piliers de notre action : 

  • Le programme personnalisé de lecture
  • L’organisation et l’animation d’activités culturelles (rencontres-auteurs, soutien à la pratique de l’écriture, de la lecture à voix haute…) 
  • Le soutien à la sortie de l’illéttrisme
  • Le développement de l’offre de lecture des bibliothèques pénitentiaires
  • Le soutien à la réinsertion par la formation professionnelle autour du livre

ZOOM SUR :

LE PROGRAMME PERSONNALISÉ DE LECTURE

Le programme de lecture est ouvert à toutes les personnes détenues volontaires.

1. La personne détenue s’inscrit au programme de lecture en remplissant une fiche d’inscription, qui est transmise à l’association.

2. Le participant rencontre un(e) bénévole, qui l’accompagne individuellement. Il choisit dans le catalogue de 233 titres, un livre qui correspond à son niveau (3 niveaux) et à son envie. 

3. Le bénévole accompagne et conseille le détenu dans son choix.

4. Le livre lui est offert neuf, accompagné d’une fiche de lecture personnalisée et d’une biographie de l’auteur.

5. Le bénévole l’accompagne régulièrement dans sa lecture et dans la rédaction de la fiche de lecture

6. Une fois la fiche complétée et rendue au bénévole, le lecteur choisit un nouveau livre.

7. Sur demande de la personne détenue, lire pour en sortir peut rédiger une attestation personnalisée, qui peut donner lieu à des réductions de peines supplémentaires sur appréciation du Juge d’Application des Peines.

Le record de livres lus :

72 livres lus par une de nos lectrice en 9 mois.

En 2019 :  5 958 livres lus et 1 8632 lecteurs(trices), 4 161 fiches de lecture complétées

49% des lecteurs du programme ont moins de 30 ans 

LES RENCONTRES-AUTEURS

Tous les trimestres, dans chaque établissement partenaire, Lire pour en Sortir organise une rencontre avec un(e) auteur(e). Ces rencontres sont un lieu d’échange et de dialogue entre les personnes détenues et un écrivain, comédien, journaliste, ..etc. Elles permettent à chacun de s’exprimer, de donner son avis sur le livre, de dire ce qui l’a ému.

© LirepourenSortir 

En collaboration avec la Fondation du groupe ADP, Lire pour en Sortir et RCF, 10 rencontres-auteurs ont été enregistrées et diffusées sur RCF Radio. 

À (ré)écouter sur : https://rcf.fr/culture/livres/livre-comme-l-air-l-emission-litteraire-en-prison

En 2019 :  63 rencontres-auteurs, 8632 livres offerts et 850 participant(e)s

L’OFFRE DE LECTURE DES BIBLIOTHÈQUES PÉNITENTIAIRES

La lecture en détention est un droit. Tout établissement pénitentiaire doit être doté de bibliothèques qui sont les seuls établissements culturels en milieu carcéral. Lire pour en Sortir participe à la création ou l’actualisation des fonds documentaire des bibliothèques. L’association gère les 7 bibliothèques à la prison de Paris La Santé. Elle recrute et forme 8 auxiliaire détenus. Une équipe de bénévole est également dédiée à la gestion des bibliothèques.

Lire pour en Sortir réceptionne les dons de livres (uniquement si très grandes quantités) et les stockent dans son local. L’association achemine ensuite les livres suivant les besoins aux différents établissements pénitentiaires.

Les bibliothèques de Paris La Santé : 6 100 livres empruntables en 2019, 12 000 en 2020. Bibliothèques pénitentiaires sur toute la france : 9 000 livres redistribués.

Dans un principe d’accompagnement des personnes détenues pour leur réinsertion après la sortie, l’association souhaite participer à la création d’une formation professionnelle autour des métiers du livre. Une formation qui pourrait donner lieu à un programme d’embauche, notamment pour les courtes peines en liaison avec l’industrie du livre

Quels sont les résultats constatés  ? 

Nous constatons : 

> Une amélioration du niveau de lecture, d’écriture et d’expression orale 

> Une amélioration du sentiment de confiance en soi 

> Le maintien du lien social grâce aux bénévoles 

> Le maintien des liens familiaux 

> L’apaisement du climat social en détention 

> Un retour vers l’apprentissage scolaire 

Comment envisagez-vous le futur, quels sont vos développements prévus ? 

Pour continuer à répondre à des enjeux complexes, Lire pour en Sortir poursuit sa politique d’innovation et d’enrichissement des programmes :

OFFRIR DES OUVRAGES PLUS ACCESSIBLES DANS LE PROGRAMME PERSONNALISÉ DE LECTURE

Le catalogue du programme de lecture est renouvelé tous les deux ans afin de convenir aux attentes des lecteurs. Les principales orientations : augmentation conséquente des livres de niveau «débutant», intégration d’ouvrages en gros caractères, augmentation du nombre de biographies et de BD, l’acquisition de dictionnaires bilingues (pour les lecteurs parlant une autre langue), …etc.

Mai 2017 : Le groupe Lire pour en Sortir de la Maison d’Arrêt d’Arras reçoit Marc Salbert pour son livre “Amour, Gloire et dentier”. L’association Lire pour en Sortir, partenaire du SCCF, travaille à la réinsertion par la lecture des personnes détenues. L’association s’approprie les propos de Leila Slimani et en fait son credo: “La littérature ne peut pas changer le monde mais peut être ceux qui la lisent”
© LirepourenSortir 

ÉLARGIR NOTRE OFFRE AUX DISCIPLINES DE LA LECTURE À VOIX HAUTE ET DE L’ÉCRITURE

Approfondir les bienfaits de la lecture passe aussi par la pratique de l’écriture et de l’expression orale, toutes deux permettant de diversifier les supports d’expression des personnes accompagnées (formation de salariés et des bénévoles, élaboration de guides des pratiques, ..etc)

LIRE AVEC SON ENFANT

40.000 enfants rencontrent un de leur parent incarcéré, dans le cadre d’un droit de visite en prison. L’incarcération d’un parent altère la relation avec son enfant, à cause de l’éloignement du lieu de détention, de la rupture de la relation quotidienne, des situations de conflit entre les parents… La rupture des liens ou la difficulté de maintenir un lien parental est un sujet de préoccupation des bénéficiaires de Lire pour en Sortir. 

Le programme Lire avec son Enfant sera expérimenté dès 2020 dans 4 établissements tests et les bénévoles spécifiquement formés.  Dans un catalogue d’ouvrages pour enfants 0-11 ans, les parents pourront choisir un à quatre livres par an pour leur enfant. Ils travailleront la lecture à haute voix de ce livre avec leur accompagnant LPES, puis pourront remettre ce livre à leur enfant au moment du parloir.  Après évaluation, le programme sera généralisé au sein de l’ensemble des établissements pénitentiaires.

De quelle manière peut-on vous soutenir, vous rejoindre, vous aider ? 

Pour nous soutenir, vous pouvez bien entendu adhérer à l’association ou faire des dons (mensuels ou uniques).  RDV sur Helloasso, ou par courrier. Bénévolat et mécénat de compétences sont également possibles.

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