[INTERVIEW] La team Diacritik : « On a créé notre journal idéal »

On ne pouvait pas ne pas en parler, de Diacritik. D’une part parce qu’on apprécie la qualité. Les qualités. Humaines, littéraires, professionnelles. Et d’autre part parce que quand un média de cette envergure naît à une époque où tous les repères se délitent, où les beuglements des moutons font office d’hymne national, il faut le dire. Le soutenir, le relayer, le partager, le lire, le regarder. Se l’approprier, en faire un référent culturel. Nous manquons de référents culturels, de culture, de partage. Nous avons ressenti une certaine curiosité mêlée de joie quand nous avons vu qui composait la rédaction de Diacritik. Des électrons libres, des illuminés, des gens de valeur. Une joyeuse bande qui a les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Rencontre croisée avec Dominique Bry, Christine Marcandier et Johan Faerber. 

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Quelles idées, quelle volonté président à la création de Diacritik ?

Dominique Bry : je dirais que c’est avant tout une question d’envie. L’envie de parler des livres, des films, des BD, des expos, de l’actualité culturelle autrement. Pour sortir de la critique surplombante donneuse de leçons et surtout pour remettre la culture au centre. Notre objectif est de faire un travail de passeur, en proposant des points de vue, des traitements, des analyses, pour le plus grand nombre.

Johan Faerber : avant tout un désir d’échanger, de faire vivre ensemble la culture. Nous voulions trouver un espace neuf, ouvert mais aussi protégé, où la parole puisse être portée sans craindre les écueils de la critique d’accueil, ses permanents éloges ou ses haines trop faciles, bref ses diktats forcenés de l’actualité mais aussi un espace plus libre que l’étude universitaire, libéré.  Au croisement de ces deux aspirations, nous nous sommes retrouvés pour mettre l’accent sur ce que spontanément nous aimons, offrir aux lecteurs des objets de désir mais aussi montrer nos objets de défiance, offrir une tribune à une pensée du contemporain toujours plus en mouvement. Essayer modestement de penser ce qui soi-même est en train de se penser.

Christine Marcandier : à l’origine, la volonté de créer un espace, oui. D’explorer la culture comme un territoire, avec ses avenues (les objets dont tout le monde parle, que ce soient des livres, des films, des séries sur lesquels on ne s’interdit surtout pas de donner notre point de vue), ses chemins de traverse, parce que moins fréquentés ou « de traverse » parce que nous voulons croiser les disciplines et les modes d’expression. On a créé notre journal idéal, sans aucun doute, avec l’immense espoir que nos attentes, envies, passions correspondent à celles d’autres lecteurs. Pour revenir à ce que disait Johan, c’est un journal laboratoire, parce qu’il s’essaie sans cesse de nouvelles formes, parce qu’il observe et commente la culture dans son mouvement.


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Que souhaitez-vous apporter au paysage actuel web / papier ? Quel est votre bilan de l’horizon culturel actuel ? 

Christine Marcandier : le papier, a priori, ce n’est pas pour nous. On aime le web, pour ses paradoxes : la publication est instantanée mais les articles ne sont pas balayés par la parution du numéro suivant. Comme le fait que via les liens hypertextes, le territoire Diacritik que j’évoquais se construit d’articles en articles. Le bilan ? La culture est vivante, audacieuse, contrastée, passionnante donc, et pourtant la place qui lui est donnée dans les journaux généralistes se réduit à peau de chagrin. Diacritik la met au centre. On commente l’actualité, aussi, mais via des livres, des émissions de télé, par la culture d’abord (alors que la culture, ailleurs, nous semble souvent instrumentalisée ou réduite à un thème).

La culture est vivante, audacieuse, contrastée, passionnante donc

Johan Faerber : Nos temps sont incertains et timides. Ils sont frêles devant le passé accompli, écrasé de la contemplation de l’histoire. Il y a une défiance et une crainte à habiter le présent qui est vécu comme le temps mort où plus rien ne saurait nous arriver. En littérature, tout se passe comme si le post-moderne était déjà mort depuis bien longtemps : notre temps porte déjà le nom de l’oubli. Nous voulions lutter contre cela, montrer que l’horizon culturel n’a jamais été aussi riche, pas moins ardent qu’une autre époque et que tout se redessine selon des nouveaux points cardinaux dont le Web peut aider, par sa parole spontanée, à dessiner la carte même provisoire.

Dominique Bry : Je me répète, mais nous souhaitons vraiment porter et apporter un autre regard sur la culture et l’actualité culturelle. Quitte à pointer parfois les errements de la presse qui instrumentalise le fait culturel pour servir son propos. Le livre, le cinéma, la création au sens large expliquent le monde. Et non l’inverse. L’idée est de sortir du traitement par le « sujet », en partant de l’œuvre.

notre temps porte déjà le nom de l’oubli. Nous voulions lutter contre cela

Comment vous positionnez-vous par rapport à la multitude de supports dits « culturels » qui pullulent sur le web ? 

Johan Faerber : Diacritk met l’accent sur la culture, met les points sur les « i » au mot critique. Nous voudrions produire une pensée toujours curieuse, toujours inattendue où le questionnement serait inlassable, défendre ce que nous aimons pour montrer que, de la littérature au cinéma en passant par la télé et le théâtre, les jeux vidéo, la musique, notre regard n’est pas uniquement dans la critique comptable de ce qui sort, dans la fureur de l’instant. Nous voudrions offrir un parc, un square avec des bancs où se reposer du tumulte, offrir l’espace renouvelé d’une culture lisible et disponible.

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Dominique Bry : nous nous inscrivons dans cette multitude. Internet est aujourd’hui le lieu où tout commence, souvent. Grâce à son immédiateté, le web permet d’oser, de créer, de raconter… Mais si nous utilisons ce média sur lequel tout va très vite, nous souhaitons aussi créer un espace où nous pourrons prendre du temps. Parce que le support permet la longueur, le croisement des médias (audio, écrit, vidéo, photo…) et la permanence : si les internautes veulent revenir sur un thème, ils peuvent le faire à leur tempo, au gré de leurs envies et de leurs centres d’intérêts, parce que les écrits restent sur le net.

Quel est le modèle économique de Diacritik ? 

Christine Marcandier : On avait le choix entre d’abord monter une structure financière et administrative très lourde et retarder le moment de la mise en pratique éditoriale et l’inverse. On a privilégié la mise en pratique, écrire, échanger avec nos lecteurs, montrer ce qu’on veut faire, assurer cette partie du challenge. Pendant ce temps, on monte la structure. On a évidemment déposé le nom à l’INPI, acheté le nom de domaine. Les statuts sont en court de finalisation. A terme, Diacritik devrait rester en grande partie en accès gratuit, avec une partie réservé à des abonnés, et financé par de la publicité. Mais c’est un chantier en cours.

Vote équipe est très éclectique, comment l’avez-vous rassemblée ? 

Christine Marcandier : nous sommes éclectiques dans nos parcours, nos formations et nos horizons, certes, voire nos pays : Béatrice Masoni vit en Allemagne, Jacques Dubois en Belgique, Laurence Payat se rend très souvent à New York, Simona Crippa en Italie… mais nous avons en commun une passion de la culture, qui nous nourrit et nous fait respirer, et du second degré, du décalage. Personne dans l’équipe ne se prend au sérieux. On s’amuse beaucoup, personne n’a de rubrique ou de domaine réservé.

Johan Faerber : C’est avant tout une affaire de confiance et de séduction : chaque intervenant offre une parole très différente mais tous portent une vision singulière et exigeante. Notre unité vient, nous croyons, de ce que nous ne croyons que la pluralité vaut pour une force d’unité même !

Dominique Bry : nous avons une équipe éclectique et tournée vers un but commun : partager et faire partager. Pas de chasse gardée, la possibilité d’écrire des articles contradictoires au sein même de la rédaction, pour montrer que dans un magazine critique, on peut avoir des points de vue divergents, tous fondés. A l’instar de nos lecteurs.

nous avons une équipe éclectique et tournée vers un but commun : partager et faire partager.

Pensez-vous que longs articles et culture du clic puissent cohabiter ? Que les internautes vont apprendre à prendre le temps de la lecture, de l’assimilation culturelle et pas uniquement du « une image une ligne une info je like » ? 

Johan Faerber : Il n’y a, nous semble-t-il, pas un lecteur identique sur Internet. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas le média qui dicte la manière dont le lecteur va réagir mais le lecteur qui s’impose au média. Dans le cas d’Internet, tout cohabite. La culture sur Internet, c’est un immeuble à la Perec : des étages bourgeois, des chambres de bonnes, des studios avec des petits couples. Et chacun invente la vie qui va avec.

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Christine Marcandier : Raison pour laquelle nous ne dictons aucun Mode d’emploi. Chacun grappille, choisit, s’oriente, furète. Et a le choix entre des papiers fleuve, des brèves, des chutiers, des feuilletons (huit articles sur un seul livre de Thomas Clerc, un énorme dossier sur Barthes, entre autres exemples).

Dominique Bry : Il n’y a pas un internaute, je suis convaincu que les lecteurs (et leurs habitudes) évoluent avec le temps et la pratique du médium. Ce que les journaux papiers, les pure players ont compris en proposant différents formats : court, long, visuel, écrit, fils d’infos et dossiers de fond…

ce n’est pas le média qui dicte la manière dont le lecteur va réagir mais le lecteur qui s’impose au média.

Quelle est votre définition de la culture ? 

Johan Faerber : Ce serait une définition toute simple : tout ce qui nous offre la possibilité de ne pas tout à fait appartenir à notre époque, pour mieux la précéder.

Dominique Bry : pour répondre à cette question je citerais un des maîtres à penser du chutier : « la culture, c’est du savoir qui conserve ». (Emile Bonduelle).

Seriez-vous une bande d’activistes culturels ? 

Christine Marcandier : quand Sophie Queteville a rejoint la rédaction, elle a eu ce mot, « une secte de barges », donc oui ! Plus sérieusement, si être activistes c’est vouloir bouger les lignes, oui encore.

Johan Faerber : Dans un milieu culturel de plus en plus compassé, entre marketing rageur, passéisme de bon aloi et altlantisme daté, le but de Diacritik serait peut-être en effet d’opposer une curiosité toujours neuve, de sortir du rang, faire un pas de côté pour mieux cerner, on l’espère, les choses.

« une secte de barges »

Dominique Bry : possible, mais nous serions une bande-son, une bande dessinée, une bande à part, dans ce cas…

Et retrouvez la chouette interview de Diacritik chez nos partenaires Un Livre Un Jour

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