[INTERVIEW ] Hugues Jourdain : Guillaume Dustan, plus vivant que jamais

Il joue « Dans ma chambre », pièce qu’il a créée à partir du roman éponyme de Guillaume Dustan. Entre défi scénique et prouesse théâtrale, Hugues Jourdain incarne ce texte avec force et sensibilité. Pendant une heure trente, il incarne seul sur scène, le premier roman d’un écrivain trop souvent mal compris, mal lu, mal interprété. Une heure trente intense, drôle, brutale, bouleversante. Grâce à l’énergie d’Hugues Jourdain, Guillaume Dustan connaît une nouvelle vie, une nouvelle lecture de ses mots dans une époque qu’il avait, quelque part, annoncée. Interview d’un artiste qui partage sa passion sans réserve.

Qu’est-ce qui vous a amené à lire Guillaume Dustan ?

Je venais d’écrire ma première pièce, Mon corps qui frissonne, que j’ai monté au Conservatoire fin 2017. C’était une écriture cynique, drôle, parfois provocante, qui parle quasi-tout le temps d’amour, de sexualité, et de désir. Tout ce que j’aime quoi. Après ce spectacle, je n’ai plus réussi à écrire. Je voulais aller plus loin, être encore plus cynique, encore plus cru. Mon agent m’a parlé un soir de Guillaume Dustan, les quelques mots qu’il a utilisés m’ont convaincu à acheter l’œuvre intégrale de ses trois premiers romans. J’ai commencé par le premier, Dans ma chambre. Je me suis installé dans mon lit, j’ai lu les premières phrases. C’était exactement ce que j’aurais aimé écrire. Je me suis tout de suite dit que ça serait mon prochain spectacle.

J’ai décidé de reproduire le même geste que Guillaume Dustan

Qu’est-ce qui vous a parlé dans son écriture et donné envie de la faire vivre sous la forme d’une pièce de théâtre ? 

Tout me faisait vibrer à la lecture. L’honnêteté radicale. On est non seulement stupéfait de ce qu’il raconte mais on l’est d’autant plus qu’il ose le raconter ! Avec cette impudeur, cette poésie, cet humour, cette sincérité, avec lui-même, avec nous. Ce projet littéraire me bouleverse. Dans ma chambre m’a semblé parfait et passionnant pour un monologue de théâtre. Pour chaque phrase, chaque chapitre, j’avais l’image sur scène. Le plus dur a été le montage du texte… Le roman fait 180 pages… Pour en faire un spectacle d’1h20 à peu près, je savais qu’il fallait que je le réduise à 40 pages. Ça m’a pris 9 mois. Le travail au plateau, lui, m’a pris une semaine, tout était plutôt clair dans ma tête.

Comment s’approprie-t-on un texte de la puissance de celle de Dustan pour arriver à le raconter seul pendant 1h30 devant un public ? 

« Je m’emmerde toujours tellement quand il ne se passe rien. » écrit Guillaume, au début du roman. Voilà pourquoi je me régale à jouer ce spectacle, ce qu’il me fait vivre est tellement intense. C’est tout aussi agréable que douloureux. Les phrases sont sublimes, parfois très cruelles, très sentimentales, très déprimées, souvent remplies d’espoir. J’ai décidé de reproduire le même geste que Guillaume Dustan. Il fallait que, moi aussi, je fasse ce travail d’honnêteté radicale. Je vais jouer, moi, seul en scène, avec mon corps, ma fragilité, ma sensibilité, et je vais traverser cette histoire sans mentir, sans me cacher derrière un personnage. J’essaie d’éprouver toute cette histoire d’amour, la rencontre, les aventures, les échecs, et enfin les adieux. Parfois l’émotion me submerge, et je la laisse s’exprimer, quand elle ne vient pas, je ne fais pas semblant, c’est pas grave. Un soir c’est triste, un soir c’est joyeux, ou totalement déprimé, je ne sais jamais à l’avance.

Je suis sûr que toutes les phrases du roman ont un double sens, qu’il en avait conscience, et que c’est volontaire

Dustan a écrit à la fin des années 90, près de 20 ans plus tard, trouvez-vous ses propos, son regard et son écriture toujours d’actualité ? 

Les rapports amoureux n’ont pas beaucoup changé en 20 ans… Ce qu’il écrit sur le couple, la peur de ne plus pouvoir aimer,  l’angoisse d’être seul, de mourir sans avoir vécu pleinement, librement, est intemporel. Les quelques pages sur la culture homosexuelle, par lesquelles je choisis d’ouvrir le spectacle, bien qu’écrites dans les 1990, n’ont rien d’anachroniques avec aujourd’hui. Le minitel a été remplacé par Grindr, c’est tout. Et personne ne l’a aussi bien décrite que lui. Il n’en fait jamais l’apologie, ça reste très ambigu. « Un monde merveilleux où tout le monde a couché avec tout le monde ». C’est difficile de sentir l’ironie, ou ce qu’il pense vraiment. Je suis sûr que toutes les phrases du roman ont un double sens, qu’il en avait conscience, et que c’est volontaire. C’est ce qui le rend si complexe.

Avez-vous en tête d’autres adaptations, projets, envies sur le même mode ?

Mon plus grand rêve serait de pouvoir faire jouer ma première pièce, Mon corps qui frissonne, ce qui n’est pas évident car il y a 11 acteurs… C’est une comédie d’horreur qui se passe dans le milieu de la mode, une heure avant défilé, 11 personnages, 1 tueur. J’y crois, un jour j’arriverai à lui donner vie ! J’imagine aussi un nouveau seul en scène, comique cette fois, en me rapprochant de mes idoles, Elie Kakou, Muriel Robin, et Vincent Dedienne. Et toujours avec la mélancolie de Guillaume Dustan qui me hantera je pense très longtemps. 

Dans ma chambre, à partir du 13 septembre au Théâtre du Petit St-Martin