[INTERVIEW] Fabienne Swiatly : “Je cherche à donner à voir, en espérant que cela aidera à comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit”

Ce sont des instantanés, des polaroïds du réel, des croquis sur le vif que Fabienne Swiatly livre avec des mots dans Elles sont au service. Paru chez Bruno Doucey, ce recueil de textes courts cisèle le quotidien de femmes au service des autres. Des femmes qui exercent des métiers de proximité, de services, d’empathie et souvent de silences et de discrétion, voir d’invisibilité. Aucune trace de démagogie chez la poétesse qui leur donne la parole, une parole entière qui n’oublie pas d’épingler le poids du social qui pèse parfois sur leurs épaules, leur avenir. Leur vie. En conjuguant forme originale et verbe fluide, Fabienne Swiatly rend un bel hommage à la condition féminine. Un beau service, plutôt.

Comment l’idée de ce livre vous est-elle venue ? 

Dès mon premier livre Gagner sa vie, le travail s’est imposé comme sujet. J’étais partie de mon CV de l’époque que j’ai déplié. Je voulais voir ce qu’il avait dans le ventre, ce truc qu’on envoie en espérant obtenir un boulot. Il faut, en moins d’une ligne, résumer ce qui le plus souvent a été une aventure humaine intense, marquée par des réussites, des échecs, des humiliations, apprentissages, etc. J’étais certaine que c’était un sujet littéraire essentiel : le parcours d’une femme sans diplôme qui est entrée dans le monde du travail à 17 ans. 

J’ai choisi des femmes qui exercent le plus souvent des professions où elles sont au service des autres

Dans mon texte poétique Umbau, il y a aussi un hommage à l’un de mes frères qui était monteur en charpente métallique.  J’ai écrit sur la ville où j’ai vécu mon enfance, Amnéville, celle des usines, des hauts-fourneaux et des mines. 

Et il y a également la lecture du Journal d’un manœuvre de Thierry Metz. Un livre qui contient du témoignage, de la poésie et propose au lecteur de se tenir juste à côté de l’auteur. Fortement et modestement. 

Et pendant résidence d’écriture à la Maison de la poésie Rhône-Alpes, j’ai observé les femmes au travail. J’ai pris des notes avec l’envie de décrire le comment et pas forcément le pourquoi. J’ai choisi des femmes qui exercent le plus souvent des professions où elles sont au service des autres. Des métiers pas toujours bien rémunérés. Pendant cette résidence, j’avais également pour mission de réunir des poèmes et textes poétiques contemporains sur ce thème pour la revue Bacchanales. Il me semblait que le travail n’était pas suffisamment travaillé par la langue. Ou trop souvent avec un regard, soit doloriste, soit nostalgique. Revenait le plus souvent la geste des ouvriers ou des paysans. Dans ma commande auprès des auteurs et autrices, j’ai souligné cette réalité. J’avais envie de lire des textes qui parlent des métiers de maintenant. Qu’est-ce que travailler ? Qui fait quoi et comment ? Qu’est-ce que la langue peut raconter de cela ? Que font les humains avec cette nécessité du travail ?

Je cherche l’instantané. L’arrêt sur image. 

Comment l’avez-vous écrit, quelle méthode avez-vous appliquée ? 

La forme brève est un style littéraire qui m’est familier, que j’ai déjà exploré dans Boire et plus. Elle me vient très certainement de la photo et du cinéma. Je cherche l’instantané. L’arrêt sur image. 

Quand vous prenez une photo (je photographie beaucoup), vous devez choisir ce qui sera dans le cadre ou pas. Ce choix est décisif. Après on peut encore resserrer … Tenter plusieurs cadres mais à un moment tout se décide sur le vif. L’écriture me permet également de cadrer un moment, un geste, un mini-événement. Je choisis de ne pas tout décrire, avec la forte conviction que le lecteur saura interpréter ce qui a été sciemment tu. Quand j’anime des ateliers d’écriture, j’aime répéter que l’écriture a besoin de deux personnes : l’écrivain et le lecteur. Un texte sans lecteur, est un texte mort. Et ce lecteur, j’aime croire qu’il est intelligent. 

Avec ce texte, je transcris la réalité à partir d’un prisme qui se veut honnête même si je dois manipuler cette réalité

Bien que très courts, mes fragments exigent un énorme travail de réécriture. Je les ai lus et relus. Je les ai aussi confrontés à la lecture à voix haute. Je lis sans emphase mais assez fort. Si je m’ennuie ou si j’ai le sentiment que ça chantonne, c’est que le fragment n’est pas abouti. Alors je réécris par petites touches. J’ai demandé leur avis à deux, trois personnes. J’ai écouté leurs enthousiasmes, leurs réserves pour retravailler encore. Certains fragments n’y ont pas résisté. 

Vos textes oscillent entre poésie et témoignage, pourquoi ce parti-pris littéraire ? 

Je me sens très proche du documentaire de création qui est aussi important pour moi que la littérature. C’est un certain regard sur la réalité. Une interprétation. Donc une fiction. La mémoire de toute façon est une fiction. Avec ce texte, je transcris la réalité à partir d’un prisme qui se veut honnête même si je dois manipuler cette réalité et comment faire autrement ? Je cherche à donner à voir, en espérant que cela aidera à comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit. Cette forme d’écriture, laisse une place importante au blanc (silence) et me permet de fabriquer du hors-champ. Et il est  passionnant de constater comment avec quelques phrases, on parvient à stimuler l’imaginaire du lecteur et à provoquer du débat d’idées. 

Quelles sont les conclusions que vous tirez de ce livre et de ces mots ? 

Pour  l’instant, je dirai que j’ai fait mon travail, que l’éditeur a fait son travail. Le livre est là. Sa forme correspond totalement à ce que j’ai écrit. C’est un objet simple et fort, il me semble. Les lecteurs et les lectrices  nous apporteront leurs  conclusions … leurs commentaires, et je serai très curieuse de les lire. Le texte est maintenant entre leurs mains

Gagner sa vieBoire et plus éd. La Fosse aux ours // Umbau, éd. Color Gang// Journal d’un manœuvre, Thierry Metz, éd L’Arpenteur //

Elles sont au service. Fabienne Swiatliy. Editions Bruno Doucey –

La Trace bleue ; le blog de Fabienne Swiatly

Fabienne Swiatly, à l’honneur du podcast spécial littérature féministe !