Interview express : Nina Bouraoui

« Tous les hommes désirent naturellement savoir », aux éditions JC Lattès, est le quinzième roman de Nina Bouraoui, qui signe un retour à ses thématiques fortes avec son texte le plus autobiographique.

 

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© Patrice Normand

Qu’est-ce qui vous a donné envie de renouer avec votre univers personnel, après plusieurs romans hors de ces sentiers ?

Je pense qu’en écrivain marche main dans la main avec ses livres. Je suis assez obsessionnelle en recherche constante de perfection. J’ai voulu au début écrire un livre sur ma mère, cette jeune française qui arrive dans un pays (l’Algérie),juste après la guerre d’indépendance alors que la majorité des français quittent cette terre. Je trouve son parcours atypique. Ma mère est une sorte de résistante. Elle s’échappe de son milieu, tient tête à ses parents, rencontre un jeune étudiant (mon père). Ensemble ils repartent vers une Algérie libre qu’il faudra reconstruire. Le pays est meurtri par la guerre. Ma mère va épouser mon père et la culture algérienne. Elle m’apprend mon pays, son histoire, sa géographie, nous emmenant, ma soeur et moi, dans sa GS bleue, dans le désert. Tassili, Hoggar, frontière du Niger, j’ai appris grâce à elle mon origine, mais de manière plus vaste l’origine de l’homme : nous dormions à la belle étoile dans le plus grand musée du monde : le Sahara, contre la paroi des grottes préhistoriques recouvertes de dessins qui représentaient des scènes de vie, de chasse, de guerre, une nature luxuriante, des animaux étranges. C’est en archéologue, aussi que j’ai écrit ce livre. En partant à la recherche de mon passé, j’ai reconstitué le vase brisé. Ce n’est pas un livre sur ma mère car il est impossible de savoir exactement de quoi sont composés les êtres qui nous ont donnés la vie. Personne ne sait vraiment qui il est. De quoi il est fait. Nous avons hérité d’une histoire commune et de fantasmes communs. Pour évoquer ma mère je devais élargir le cercle et m’y inviter.

Est-ce là votre livre le plus autobiographique ? Qu’aimez-vous dans l’auto-fiction ?

Oui c’est mon livre le plus autobiographique. Tout est vrai. Rien n’est inventé. Poupée Bella était le croquis de la partie sur le Katmandou, club réservé aux femmes que je fréquentais dès 1985. Garçon manqué évoquait mon enfance à l’identité floue. Mes mauvaises pensées rassemblaient mes thèmes favoris, l’Algérie, l’identité, l’écriture, l’art, l’amour, l’amitié. Avec ce dernier livre j’ai ouvert les portes de ma mémoire que je compare à un château. Toutes les portes. Il restait quelques cadavres dans les placards ou cachés sous les lits. Pour savoir qui je suis il m’a fallu rapporter l’enfance de ma mère, ses traumatismes. Je ne sais pas ce que signifie l’auto fiction. Pour moi la littérature est la restitution du réel passé au filtre de la poésie. Je ne peux pas vivre sans la poésie. Sans le sens du beau. C’est impossible. La beauté est la seule réponse à la violence du monde. Quand je dis la Beauté, je parle de ce que l’on ne voit pas tout de suite. La Beauté c’est la grâce secrète, cachée. Les mots, la littérature ont pour mission de la révéler.  Mon histoire est particulière , mais si universelle. Je suis une femme, métisse, homosexuelle. Mon parcours peut éclairer les zones d’ombre. Oui la mixité  culturelle est une richesse. Oui écrire est une mission quand les livres entrent dans la solitude d’un adolescent perdu. Non l’homosexualité n’est pas une perversion ou un « jeu » d’adulte. il y a une enfance homosexuelle. Je l’ai vécue. J’en ai parfois souffert, non pas en raison de ce que je ressentais, pour moi c’était juste, vrai et beau, mais en raison du regard des autres, à l’école, dans ma famille française (mes grands parents), puis au lycée.

Quel a été l’élément déclencheur de l’écriture de ce livre, ce qui a amené ce mouvement entre souvenir et devenir ?

Il y a cinq ans j’ai été étonnée, choquée par la réaction en France qu’ont suscité les débats concernant le Mariage pour tous. On a raconté n’importe quoi. Un million de personnes dans la rue et contre l’égalité des droits. On a brouillé le discours en évoquant la fin de l’altérité, de la famille etc… J’ai lu sur des pancartes tenues par des enfants que ce mariage conduirait à la légalisation de la zoophilie, de l’inceste… C’était abject, immonde et tellement irrespectueux. Je me suis sentie humiliée et salie. Un adolescent homosexuel a sept fois plus de « chance » de se suicider qu’un adolescent hétérosexuel. L’association Le Refuge accueille tous les jours des enfants gays rejetés par leur famille en raison de leur identité amoureuse. J’ai voulu me consoler et ainsi consoler ceux que l’on entend pas toujours ou que l’on ne prend pas au sérieux. Je crois beaucoup en l’éducation. Le rejet n’est que le fruit de l’ignorance. La littérature n’est pas là pour donner des leçons, mais pour éclairer un destin par un autre destin. J’écris non pour me guérir, mais pour guérir mon lecteur, comme Hervé Guibert, a un jour éclairé mes ténèbres. J’avais vingt cinq ans.

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