Interview express : François Beaune

Auteur du réel, François Beaune publie « Omar et Greg », chez Le Nouvel Attila, portrait d’hommes qui se cherchent et se trouvent finalement… au Front National alors que tout devrait les en éloigner. 

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© Grégory Augendre Cambon

D’où vous vient ce goût pour les gens, pour leurs histoires ?

A l’enterrement de ma grand-mère, je dois avoir dix-huit ans et j’ai préparé une oraison. Le curé se pousse, merci, je monte en chair, il y a quelques chuchotements. J’évoque la bonbonnière remplie de Mi-cho-ko au-dessus du piano, ses manies, comment elle prépare les escargots, un petit discours simple, juste quelques détails que j’ai envie de ne pas oublier, pour moi-même, et là je vois des gens dans l’église qui se mettent à pleurer, à cause d’un mi-cho-ko, d’une coquille d’escargot, et je me rends compte que ça me plaît qu’ils pleurent à cause de ça, qu’ils ont l’air plus humains d’un coup, qu’ils se remettent à briller. Je sens cette émotion m’étreindre, comme devant un bon film. Je retourne à mon banc et je me dis que c’est peut-être ça la solution, si je raconte leurs histoires, qu’on pleure ou rit ensemble, peut-être que je pourrai finalement les aimer comme il faut, puis par un jeu de miroirs enfin m’aimer moi-même.

Dans ce livre, vous présentez la trajectoire de proches du Front National, quel est votre propos politique à travers ce livre ?

Ce livre n’est pas directement politique. Il est d’abord et avant tout le portrait croisé de deux hommes qui se cherchent une place, une existence dans la société française. Il s’inscrit dans un genre encore assez méconnu en France qu’est la non-fiction, ou les écritures du réel. Au cinéma tout le monde sait que coexistent des films de fiction et des films documentaires, un genre à part entière représenté par d’éminents réalisateurs (Wisemann, Van Der Koeken, etc…). En littérature, les écrivains écrivent des romans, beaucoup d’auto-fiction témoignant de leurs expériences personnelles, mais encore aujourd’hui en France très peu de non-fiction, s’accaparant un sujet qui leur est extérieur. Le documentaire, en tant que genre littéraire, est encore à inventer. Depuis le début, mon travail d’écriture oscille entre de la pure fiction (Un homme louche, Un ange noir) et un travail documentaire (La lune dans le puits, L’esprit de famille, 77 positions libanaises), en passant par un mélange des genres dans Une vie de Gérard en Occident, un personnage réel mais fictionnalisé, mis en scène. En cela, l’entreprise ressemble  un peu à celle du réalisateur Werner Herzog, qui en fonction du sujet qui l’habite passe sans problème du pur documentaire avec La soufrière ou l’ethnographie d’une tribu éthiopienne, à la pure fiction avec Aguirre la colère de dieu, sans oublier son faux documentaire sur le monstre du Loch Ness ou l’énigmatique Grizzly Man.

Observer les trajets individuels, la singularité, est-ce pour vous un moyen de sortir des clichés ? 

L’être humain est la seule vraie œuvre d’art. Dans tous les sens du terme. Nous les écrivains, contrairement aux philosophes, nous n’avons pas de concepts pour penser le monde, mais des personnages pour l’incarner. J’ai appelé mon projet d’écriture L’entresort, du nom de cette baraque foraine de la fin du XIXème siècle, au sein d’un cirque, dans laquelle on entre d’un côté pour passer un moment dans l’intimité d’un monstre, une femme à barbe, un avaleur de sabre, un nain ou un géant, avant de sortir par un autre, après avoir fait cette expérience de vie. Tous mes livres sont à la première personne et font entendre des voix de personnages, ceux-là qui se montrent et racontent leur somme d’expériences, d’observations à partir de ce point précis où le hasard les a posé, afin que le lecteur puisse, en empathie avec eux, redécouvrir le monde à travers ses yeux, et ainsi complexifier sa vision, s’ouvrir à d’autres manières de voir.

Repartir de l’individu, lui donner la parole afin qu’il ne se laisse pas faire, qu’il écrive sa propre histoire, c’est ce qu’on fait aussi tous ensemble avec le collectif Histoires Vraies de Méditerranée, en allant collecter les histoires des habitants de cette mer, en les reracontant de différentes manières (www.histoiresvraies.org).

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