[INTERVIEW] Catherine Ocelot “on crée à travers tout ce qui compose notre quotidien”

Elle est autrice de bande-dessinée, québécoise et talentueuse. Avec “La vie d’artiste”, elle décortique avec simplicité et humanité ce qui fait un artiste, ce qui compose la création, ce qui définit la pratique artistique au quotidien. Loin des clichés et des injonctions, elle dessine (littéralement) un univers où la singularité se déploie au contact du quotidien, où la place de la femme et celle de l’artiste se trouvent parfois mises à mal de la même manière, où le questionnement prime sur la certitude, avec tout le vertige que l’on imagine. Interview d’une artiste qui regarde le monde et, avant tout, les autres.

Comment ce livre est-il né ? 

Ce livre est né de plusieurs intérêts. Pour moi, devenir artiste, ça a été un parcours un peu compliqué, difficile à assumer, pour toutes sortes de raisons. Cela m’a pris plusieurs années à me consacrer à ma propre “vie d’artiste”, et je me suis beaucoup questionnée sur le sujet. Quels en sont les risques, les difficultés? Quels sont les pièges? Qu’est ce que le succès (est-il nécessaire?), que doit-on prioriser, etc.

Aussi, j’ai grandi avec les modèles classiques de l’artiste, c’est à dire des hommes aux caractères difficiles, des tyrans sur les plateaux de tournages, des existences tourmentées, parfois violentes. Des créateurs dans leurs bulles. J’ai eu envie de voir d’autres modèles, de dépasser ces clichés et aller à la rencontre de différents artistes et de le questionner sur leurs vies, leurs enjeux. Lorsqu’on a été nourri de documentaires sur les vies de Picasso ou de Bergman, on se demande si c’est possible d’être artiste et gentil, sans avoir de caractère flamboyant, d’être artiste et de faire des tâches quotidiennes comme laver son linge ou se faire à manger, et ce, sans se sentir minable. Est-ce que je dois pourrir la vie de mon entourage parce que je fais un livre? Non. J’avais besoin d’aller au-delà de ce mythe classique de l’artiste, qui ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est: comment on fait pour vivre? Comment on regarde ce qui nous entoure? Comment on prend soin de ce qui est en vie, comment se parle-t-on, qu’est-ce qu’on met en scène quand on est avec les autres? On nous a souvent présenté les artistes comme étant des gens isolés dans leur atelier et frappés par l’inspiration. Ça n’a pas de sens! Ce que je veux montrer dans le livre, c’est que non seulement on crée à travers tout ce qui compose notre quotidien, mais que ce sont toutes des expériences qui influencent notre travail.  Les rencontres avec les amis, des maladies de nos parents, des mecs qui nous font peur dans les bars, des enfants qui veulent aller se baigner, des films et des expos qu’on voit, et surtout des conversations et relations qu’on a avec l’extérieur, ça nous modèle, ça teinte notre vision du monde et forcément, ça influence notre travail. Il y a aussi cette autre idée reçue, qui veut que si on est un bon artiste, on aura du succès dès le début. Que c’est lourd! J’avais besoin de modèles, je suis allée les chercher.  Aussi, mon livre précédent (Talk-Show) s’intéressait à l’impact des entrevues et des relations sur la vie d’un intervieweur. Avec ce livre, j’ai eu envie de l’expérimenter moi-même et de me placer dans la peau de l’intervieweuse.

jouer avec les images m’a peut-être permis de donner des couches supplémentaires de sens

Pourquoi avez-vous opté pour un parti pris graphique un peu abstrait, comme pourrait l’être un conte ?

Oui, ça peut évoquer un conte, ou peut-être aussi un rêve éveillé! J’aime bien le dialogue qu’il peut y avoir entre les images et le texte, et comment la symbolique des images peut venir appuyer les conversations. J’ai eu du plaisir à faire parler les personnages à travers leurs environnements. Par exemple, l’envie et la copie sont des thèmes sous-jacents de la rencontre avec l’artiste Natacha Clitandre, et je les représente en me dessinant en train de grimper dans son arbre… Tenter de faire l’ascension dans un arbre qui n’est pas le mien me cause d’ailleurs bien des misères et se termine par ma chute. Je trouvais que c’était une façon amusante de dire que c’est risqué de s’aventurer dans une voie qui n’est pas la sienne…  

Aussi, l’eau s’infiltre aussi partout dans le récit, que ce soit chez mon éditeur lorsque je lui présente une idée un peu boiteuse (d’ailleurs copiée de Natacha), ou en vague géante lorsque je parle à ma mère, ou dans la piscine où l’actrice et réalisatrice Micheline Lanctôt nage avec obstination. La mélancolie du biodôme (où les animaux essaient de survivre dans leurs environnements faits de plastique) faisait écho à la conversation avec Rafaël Ouellet, où il est question de comparaison, compétition, d’être à sa place. Bref, raconter les choses de cette façon et jouer avec les images m’a peut-être permis de donner des couches supplémentaires de sens… même si on ne les saisit pas toutes, elles sont là, elles vivent… Il est peut-être là, le parallèle à faire avec le conte. 

Vous parlez du regard des autres dans cet ouvrage, quel est le regard que vous portez sur votre propre travail ? 

Je pense que mon travail tourne autour du regard que je porte sur les autres, de la communication, et de la solitude. Durant les dernières années, la rencontre et le dialogue étaient des éléments importants de ma démarche artistique. On peut le voir dans les mises en scène de mon livre Talk-Show, à travers La vie d’artiste ainsi que dans une résidence d’artiste qui a duré une année, que j’ai faite à la Cinémathèque québécoise. Pendant cette résidence, je rencontrais les spectateurs à la suite des projections, puis je faisais des images et des histoires qui étaient inspirées des films et de ces rencontres. Pour moi, c’est d’abord ça la vie d’artiste: des rencontres et des dialogues avec des gens, des oeuvres d’art et des idées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le livre a cette forme… Être en contact avec toutes ces histoires me permet sans doute de trouver les fils de mon propre récit et d’y plonger.

on ne se construit pas sans les autres

Ce livre a-t-il eu une fonction cathartique ? 

Cathartique, je ne sais pas! Peut-être que je pourrai dire dans quelques années. J’y questionne beaucoup ma légitimité, et c’est vrai que depuis, ces questions se sont apaisées. Ça a peut-être à voir avec le fait que faire une autofiction c’est un peu prendre les moyens d’apparaître sans détours et de s’assumer… Le processus de fabrication du livre était assez long; j’ai réalisé des entrevues de 2-3 heures chacunes, fait des verbatims, puis j’ai sélectionné les extraits d’entrevues qui se prêtaient bien à mon récit, pour ensuite y ajouter ma voix. Quand on passe autant d’heures à analyser le discours des autres, ça a un impact! C’est certain que toutes les rencontres m’ont apporté quelque chose de précieux et, comme j’essaie de le montrer dans le livre, on ne se construit pas sans les autres. Tous les films que j’ai vus, les livres que j’ai lus, toutes les rencontres que je fais laissent une trace, me modifient, et forcément, se répercutent dans mon travail. 

La vie d’artiste. Catherine Ocelot. Editions La Ville Brule.

Le blog de Catherine Ocelot