[INTERVIEW] Bret Easton Ellis: « La raison pour laquelle Moins que Zéro fait 200 pages est que personne n’a d’iPhone »

De passage à Paris pour son « White tour », Bret Easton Ellis nous a accordé une interview que vous pouvez retrouver sous sa forme originale : le podcast en VO. Pour les non anglophones, voici la transcription intégrale de l’entretien. Et quelques photos bonus.

Si vous étiez aujourd’hui le Bret de 21 ans qui a écrit Moins que Zéro, sur quoi écririez-vous ? Quel serait le sujet de votre livre ? 

Eh bien la question devient « est-ce que j’écrirais un livre ? » Ou « est-ce que je créerais un jeu vidéo ? » Les jeux vidéos sont de longues formes narratives avec beaucoup de personnages, beaucoup de situations différentes. Aux yeux de beaucoup de millenials que je connais, particulièrement mon partenaire, jouer au jeux vidéos c’est comme lire un long roman encodé. Je ne sais pas si je ferai ça ou parlerais de moi dans un podcast, mon propre podcast. Je ne sais pas si je ferais un film, peut-être plutôt une série. Si j’avais eu 21 ans en 2019, je n’aurais écrit un roman QUE si écrire roman m’avait suffisamment intéressé, ce dont je ne suis pas sûr. 

Merci à Arnaud Labory pour la photo live

Vous auriez préféré quelque chose de plus interactif, qui parle directement aux gens ? 

Oui, parce que quand j’avais 21 ans, le roman était l’un des moyens principaux d’interagir avec les gens, de parler aux gens, d’avoir quelques informations sur un monde dont on ne savait rien. ça a pu être un déclencheur. Tu écrivais un roman parce que tu n’avais aucune idée de ce qui se passait en Afrique, ou de comment vivaient les adolescents à Los Angeles. Tu lisais presque des romans comme des news. C’était un roman, il pouvait y avoir une histoire, il pouvait y avoir des personnages fictionnels, tu apprenais quelque chose sur un milieu, un monde que tu ne connaissais pas. Maintenant, avec internet, tu peux tout trouver sur tout ce que tu veux en un clic. Donc je ne sais pas si le roman est, pour des gens plus jeunes, le moyen d’expression clé. C’est une réponse… Si tu veux que je réponde vraiment, je suppose que si j’étais en train d’écrire Moins que zéro, je ne sais pas ce que je dirais. Je pense qu’on le trouve toujours à Los Angeles, que les gens le lisent toujours et s’y identifient toujours pour quelque raison que ce soit. Peut-être que j’écrirais un livre sur Los Angeles maintenant, en 2019.

Une époque différente mais les mêmes genre de problématiques ? 

Ou… parfois, peut-être… des problèmes pires. 

Pire, c’est ce que vous inspire l’époque actuelle ? 

ça me fait penser que ma jeunesse, quand j’avais 21 ans, était remarquablement simple comparée à l’actuelle. On n’avait pas beaucoup de choix, la vie était plus simple par beaucoup de points. Je pense que l’histoire serait plus compliquée aujourd’hui, avec beaucoup plus de choses qui arriveraient. Il faut réaliser, dans Moins que zéro, les personnages ont beaucoup de temps libre, ils s’ennuient. Ils trainent pas mal, ils n’ont pas de téléphone. Ils n’ont pas internet ou les réseaux sociaux. Ils se créent leurs propres problèmes. C’était encore une époque analogique. 

C’est assez fou de voir comment, en un peu plus de 30 ans, on a complètement basculé.

Je pense que si, à l’époque de Moins que zéro, il y avait eu des iPhone, il ferait 21 pages ! Parce que tout le reste de l’histoire serait quelqu’un en train d’appeler, ou d’essayer de le retrouver, qui n’arrivent pas à se voir. Ils y arriveraient, auraient de l’agent et le livre ferait 30 pages. La raison pour laquelle ce livre fait 200 pages est que personne n’a d’iPhone.

Vous avez dit du bien de Tao Lin, qui s’inspire beaucoup de ce que vous avez écrit, mais avec des problématiques de millenials, l’un de ses personnages principaux est le téléphone portable, et les interactions, qu’est-ce que vous pensez de cette tendance ? 

Eh bien… qu’est-ce que j’ai fait dans le taxi, en venant ? Qu’est-ce que je regardais ? Quand je me suis levé ce matin, qu’est-ce que j’ai ouvert ? Qu’est-ce qui se passe quand je ne le trouve pas ? Est-ce que je panique ? Oui, je panique. D’une certaine manière, c’est mon meilleur ami. Et j’en dépens, à un degré ordinaire. J’aimerais que ça ne soit pas le cas. Quand je suis en voiture à Los Angeles et que je réalise que je n’ai pas mon téléphone, je deviens très en colère, très frustré, je pense à faire demi-tour pour retourner à mon appartement, monter les escaliers, et le prendre. Et je me dis « eh bien je ne vais pas l’avoir aujourd’hui » et je me sens bien je me sens libre, je me sens super bien sans mon téléphone. D’aller voir un film ou faire du shopping ou ce que tu veux, sans ce truc que tu regardes en permanence, constamment en train de vérifier quelque chose. C’est une forme de stress. Une nouvelle forme de stress. C’est la première chose que je regarde en me levant et la dernière en allant me coucher. J’ai une relation très intense avec et c’est comme ça. 

Oui, on ne s’en sort pas trop… Il y a une chose dont vous parliez hier, au sujet de notre génération, les millenials, c’est la manière dont on se sent victimisé tout le temps et a tendance à exagérer les agressions, mais vous, vous ne vous êtes jamais senti victime ? 

En fait, non je ne me suis jamais senti comme ça. Si ça m’est arrivé, j’ai pris mes responsabilités. Je pense que je ne me suis jamais senti la victime de quelqu’un. J’ai fait de très mauvaises affaires, j’ai négocié avec des gens pas clairs, je dois prendre mes responsabilités. Je me suis retrouvé dans des bagarres quand j’étais enfant, des bagarres physiques d’adolescents, 2, 3 fois, plus que ça. Des trucs de garçons, je me faisais manifestement oppresser enfant. Je me suis relevé et me suis éloigné, je n’en parlais pas souvent à mes parents. Personne n’a jamais rien fait à ce sujet, les bagarres de gamins. Tu dois le dépasser par toi-même. Je ne me flatte pas, je dis juste que c’était comme ça quand j’étais jeune. Je n’ai jamais ressenti ça, même avec mon père, qui était très abusif, qu’y pouvais-je ? Est-ce que la seule chose que j’ai retenue, c’est que j’étais une victime ? Non ! C’est beaucoup plus complexe. Je suis devenu un écrivain. J’ai commencé à m’exprimer. C’est ce que j’espère que les gens feront. J’espère qu’ils utiliseront leurs souffrances, qu’elles quelles soient, ou ce qui les victimise, pour dépasser ça, qu’ils refuseront cette victimisation et feront de l’art, créeront. Peut-être de la poésie, de la musique, quelque chose de tout ça. Je pense que la démonstration incessante de ta victimisation et que l’utiliser comme moyen de te définir et de créer des liens… Bref, je suis un vieil homme, je ne comprends rien à ce à quoi je ne peux pas m’identifier ! Je pense que mon partenaire, plus jeune, comprends bien mieux que moi. 

Merci à Arnaud Labory pour la photo live

Vous pensez, qu’ici aussi, il s’agit d’une question de génération, à cause du mode de vie, des problèmes actuels ? 

Oui, je crois. Mon partenaire, qui a 33 ans, n’aime pas croire aux « générations », il pense que nous sommes tous pareils, que nous sommes tous égaux, et que tout le monde a plus d’expérience. C’est une utopie, une vision utopique de la vie, qu’on ne devrait pas être séparés par des générations ou même l’âge… Il est très progressif, mais je pense que ce n’est pas réaliste et qu’il y a des choses qui nous définissent, les générations, et les expériences, qui sont très différentes entre les miennes et les siennes, et celles de ma mère, de mon grand-père, de différents états d’esprit. Il y a des différences entre la génération X et les babyboomers, les millenials. C’est la principale différence, le regard sur la victimisation. 

Enfin, ma dernière question (pour ne pas retarder votre signature) est : qu’est-ce que ça fait d’être Bret Easton Ellis ? 

Très différent à Paris, où je me sens très spécial, une personne très spéciale. Très différent de comment je vis à Los Angeles. Il faut que tu comprennes : je vis comme un écrivain, une existence très solitaire, je ne me sens pas seul du tout, mais je suis souvent seul, dans mon bureau. Et je vis avec mon partenaire. Nous avons une vie très simple. Je travaille toute la journée et le soir on regarde la télé, ou on va au cinéma, ou autre. Je ne socialise ps beaucoup, je vois des amis à dîner. Je ne vais plus dans les fêtes, cette partie de ma vie est finie et ne me manque pas. Et je ne fais pas beaucoup de tournées, beaucoup de festivals littéraires. Donc je n’ai pas l’impression d’être quelqu’un d’autre que ce que je suis. On ne me reconnaît pas du tout dans la rue à Los Angeles. Si je sors ma carte de crédit, peut-être, peut-être qu’au restaurant quelqu’un va voir le nom et se dire « ohh », ou si je fais une réservation à dîner. Je ne ressens ça qu’ici, comme ces derniers jours, qui étaient très très différents. Tu signes des livres, tu parles devant des gens, j’ai fait 4 émissions de télé hier… C’est fou. Tu t’assois à un plateau de télé, il y a un clip qui raconte ta vie, je regarde et je me dis « mais qu’est-ce qui se passe ? Qui est-ce ? Pourquoi est-il habillé comme ça ? Qu’est-ce qu’il faisait à 30 ans ? God, j’ai l’air si jeune… » Il y a l’écrivains solitaire, le fils de sa mère, et il y a cette « chose » qui court partout et se déplace et vend mes livres. Je me sens vieux quelques fois, si vieux… Je suis pas mal venu, la première fois, c’était il y a 30 ans. 

White. Bret Easton Ellis. Traduction de Pierre Guglielmina. Editions Robert Laffont