[INTERVIEW] Blake Butler « Je voulais me servir du langage comme d’un matériau unique »

Blake Butler, c’est l’une des grosses découvertes de cette année. Un genre d’OVNI qui tombe sur un coin de la tête dans une fresque à la fois hallucinée et terrifiante où les champs basculent et se fracassent les uns contre les autres. Dense, 300 Millions , unique livre de Butler traduit en français pour l’instant et publié aux éditions Inculte, plonge son lecteur dans un chaos chorégraphié dont il est difficile de sortir indemne, difficile de sortir tout court, d’ailleurs. Rencontre avec un écrivain aussi enthousiaste que méthodique, aussi précis que barré, et son traducteur, Charles Recoursé, qui a failli laisser des points de santé mentale dans ce monstre de plus de 500 pages. 

Comment avez-vous eu l’idée de 300 Millions

L’inspiration originale, c’est 2666 de Roberto Bolaño. J’avais beaucoup lu au sujet du livre avant de lire le livre lui-même, et j’avais l’idée de ce qu’il allait être, un livre sur cette violence maniaque qui se répand, mais en fait c’était quelque chose de totalement différent, bien plus concentré su l’intrigue que je ne m’y attendais. Alors je me suis dit « j’aimerais aussi bien lire celui que j’ai en tête » alors je me suis dit que j’allais l’écrire. 

J’ai volé la structure du livre de Bolaño, en 5 parties, de manière totalement délibérée. Mais j’ai essayé de les transformer en point de départ pour autre chose. 

le sens du langage est vraiment ce que je recherche, et c’est plus moi qui le poursuit que l’inverse.

C’est intéressant ce procédé, où vous partez d’une autre histoire qui vous inspire, pour en faire votre propre version

C’est génial parce qu’en sachant qu’il y a 5 parties, en sachant comment sont construites ces parties et quel en est le rythme et l’ambiance, on peut s’en servir comme d’un code de triche pour savoir où on est dans l’écriture. Et pour construire quelque chose de fou, il faut savoir très précisément où on en est dans l’histoire et ça m’a été utile. 

Qui sont les écrivains, peintres, réalisateurs qui vous inspirent ? On a l’impression, à vous lire, qu’ils sont nombreux…

Oui ils le sont ! L’une des plus grandes inspirations stylistiques pour moi a été Pierre Guyotat. J’aimerais me sentir aussi abandonné de lui et écrire du même lieu, avec la même voix. Sa voix et son approche de l’écriture ont été d’autres composants importants dans la structuration de ce roman. Lui écrivait sur le moment, pour écrire à partir de l’extase, de la passion… et ses mots prenaient la forme qu’il voulait.
Donc le sens du langage est vraiment ce que je recherche, et c’est plus moi qui le poursuit que l’inverse. 

David Foster Wallace fait partie des gens qui m’ont le plus inspirés, Il utilise la logique comme un personnage à part entière, un élément constitutif du livre. J’aime cette idée, de poursuite de la logique, comme un programme informatique. 

C’est pour ça que votre livre apparait comme extrêmement construit et pas « seulement » écrit ? 

Oui, exactement. C’est ça qui laisse la place nécessaire au chaos, et permet à la passion du langage de se déployer. Mais ce n’est pas un monologue intérieur, c’est une mécanique qui se met en route, avec de la passion. C’est comme un robot passionné, parfois. 

En combien de temps avez-vous écrit 300 Millions

Je travaille très vite sur le premier brouillon, il a dû me prendre un an a écrire. Et ensuite, je passe beaucoup de temps sur les corrections, révisions, etc. Pour celui-ci, j’ai passé 3 ou 4 ans à le reprendre, couper, restructurer pour qu’il me convienne. J’aime écrire à l’aveugle, mais il faut aussi connecter les points. 

Je voulais me servir du langage comme d’un matériau unique

Vous parliez du langage et du style, et c’est frappant, à la lecture de votre livre. Pourquoi cet intérêt, de votre part, pour le langage et la recherche ? 

Pour moi, ça a commencé en étant un lecteur, d’abord. Ce lecteur passionné que je suis depuis l’enfance. Je voulais construire quelque chose que je n’avais jamais vu nulle part et pas tomber dans le cliché du « j’aime tel écrivain alors j’écris comme lui ». J’avais des influences, mais je voulais construire quelque chose que personne d’autre ne pouvait faire et lui insuffler une énergie singulière. 

Je voulais me servir du langage comme d’un matériau unique, qui n’aurait pas pu être transposé dans un autre domaine. Par exemple, on ne peut pas faire de film de ce livre, ni des photos. Peut-être des tableaux ou de la musique, ça oui. 

Je voulais repousser les frontières de l’expérimentation littéraire. 


C’est votre premier livre traduit en français, vous avez écrit les autres (ou projetez de le faire) de la même manière ? 

J’ai des fils conducteurs proches dans les uns et les autres, un genre de matériau sombre, mais celui-ci est à part. J’avais remporté un petit succès précédemment et pouvais me permettre d’être plus ambitieux qu’avant. Je m’estime chanceux, parce que j’ai déjà dépassé les limites que je m’étais imposées. Et je m’étais demandé comment faire pour les dépasser, au moment de l’écriture de 300 Millions. C’était une période très difficile pour moi, je venais de vivre une rupture désastreuse, mon père était en train de mourir d’Alzheimer. Il y avait de la folie tout autour de moi, comme des bugs. C’était comme de me dire « C’est la dernière chose que je réussis, que je fais bien ». Pas comme un suicide, mais dans cet état d’esprit, celui du type qui se dit qu’il a fait ce qu’il avait toujours voulu faire. Ce livre était une renaissance. 

Il faudrait qu’on se souvienne des leçons de l’Histoire et qu’on arrête de répéter ses pires travers

Que voulez-vous dire de la société à travers votre livre ? Le considérez-vous comme politique ? Qu’est-ce que vous dites de la violence de votre pays et du monde à travers ? 

J’ai essayé volontairement de ne pas être politique, mais ça arrive de fait. On ne peut pas écrire un livre sur des meurtres en masse aux USA sans être politique… Mais il a été écrit avant Trump. Et d’une certaine manière, c’est effrayant de se dire que ce que c’est aussi mal parti, de voir que les perspectives sont aussi catastrophiques. Les meurtres sont en constantes augmentation, et j’ai l’impression qu’on va atteindre un point de non retour. Même si je ne suis pas politique intentionnellement, je le suis nécessairement et il le faut. Et c’est représentatif de la tourmente que cela représente de vivre aux Etats-Unis. On ne se sent pas dans une démocratie, là bas. C’est comme si le monde dans lequel nous vivions était aussi incontrôlable que dans le livre en fait. Qu’on en fasse partie ou non, on est avalés. Qu’est-ce qu’on peut faire, qu’est-ce qu’on va faire avec ces lois ? Quand on regarde les infos, c’est terrible, on se demande tous les jours comment ça peut être pire… Et ça l’est, plus d’atrocités, plus d’inégalités, plus de violence. On est nombreux à se demander comment on va se remettre de cette époque, de ce mandat avec le reste du monde qui nous regarde comme des attardés. Mais on le mérite, aussi ! Il faudrait qu’on se souvienne des leçons de l’Histoire et qu’on arrête de répéter ses pires travers, qu’on s’interroge au lieu de dévaler une pente comme ça. C’est presque spirituel à mes yeux. Je ne pense pas qu’une révolution violente puisse fonctionner, mais qu’on va  plutôt assister à un changement des dispositions d’esprit. Il faudra qu’on se souvienne d’où on vient, de ce qui s’est passé et qu’on lutte contre ça, pour ne pas que ça se reproduise. 

Sur quoi travaillez-vous à l’heure actuelle ?

Mon prochain livre va sortir aux USA à la fin de l’année. Il raconte l’histoire d’une corporation qui achète des œuvres d’art juste pour les détruire. On est toujours dans l’esprit dystopique, mais c’est plus une histoire de mystère… Mais là j’essaie de savoir quoi faire de moi, parce que j’ai travaillé sur ce livre pendant 5 ans. Je regarde vers le futur, maintenant. 

300 Millions. Blake Butler. Traduction de Charles Recoursé. Editions Inculte.

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Et maintenant, c’est au tour de Charles Recoursé de nous donner son état de santé mentale après avoir traduit 300 Millions, et ses secrets pour la conserver…

Comment se passe un tel travail de traduction au quotidien ? 

300 Millions, je l’ai lu en anglais avant pour estimer le niveau de difficulté. Et je me suis complètement planté ! J’avais sous-estimé, j’étais à côté de la plaque. j’avais repéré des difficultés qui m’avaient distraits, mais je n’avais pas du tout évalué le fond, qui allait être vraiment très complexe. Notamment les dernières parties, qui deviennent plus abstraites, avec cette métempsycose… 

Au quotidien, je me suis lancé dans la première partie sans trop de problèmes, ça déroulait bien. Ensuite, ça s’est corsé et il m’a fallu longtemps pour me rendre compte que le seul moyen que j’avais de travailler sur ce livre sans désespérer, c’était de travailler sur quelque chose qui n’avait rien à voir le matin, de travailler aussi sur autre chose après le déjeuner. Et vers 15h, quand je rentrais dans mon pic de productivité, je prenais 300 Millions et bossais 3 heures très intenses. En fait, en concentré, j’étais aussi efficace que si j’avais travaillé dessus toute une journée, et sans désespérer. Au quotidien j’avais l’impression d’être comme les flics dans les films noirs, ceux qui vont dans les dive bar après le travail, enlèvent à peine leur pardessus et demandent un triple. 

En quoi est-ce différent d’un autre livre « difficile », puisque vous êtes familier des traductions de livres complexes… 

Ici c’est particulièrement le langage, qui tourne autour de signifiants durs à cerner, à trouver, à décoder. Comme avec des descriptions de couleur de lumière, les visions de la fin, qui se passent dans un autre monde… C’est une très grande difficulté et demande un travail de projection très intense. Et même quand on a réussi à former l’image dans son cerveau, la traduire en mots et en mots français, c’est parfois (souvent) très compliqué… Après, pour les autres parties, il y avait la difficulté de rester sur le fil de la folie et de cette écriture borderline qui fait partir le lecteur et le narrateur très loin et rattrape toujours le lecteur sur quelque chose qu’on pourrait identifier mais en se sentant avec de l’eau jusqu’au menton. 

Avec cette méthode, ça a pris combien de temps à traduire ? 

Il y a des moments où j’ai arrêté, repris… j’ai commencé en mai 2017 et je l’ai rendue en novembre 2018. Soit un an et demi avec ce livre dans le cerveau, ça a été dur !