[INTERVIEW] Aurélie Lévy : “Ce livre, je l’ai écrit pour les femmes, pour les hommes. On gagne tous à mieux se connaître. “

Certains discours s’accordent : l’homme est l’ennemi public planétaire. La cause de nos maux, à nous, les femmes. La cause de la destruction de la planète, des guerres, des violences en tous genres. L’homme à abattre. Bien sûr, il ne s’agit pas une seconde d’invalider le fait que oui, des hommes tuent, violent, frappent, maltraitent, abusent. Il s’agirait, peut-être, de penser de manière un peu plus mature et consistante, de chercher à comprendre les stéréotypes et injonctions qui pèsent sur le genre masculin. Réalisatrice de documentaires, Aurélie Lévy est partie, plume à la main, à la rencontre d’hommes, de tous profils, toutes professions, des proches, des amis d’amis. Il en résulte un livre subtil, touchant, nuancé qui nous montre qu’après tout, l’homme est une femme comme les autres.

Comment vous est venue l’idée de ce livre, sa trame de questions ensuite ?

Depuis quelques temps, les deux sexes jouent contre, et la masculinité toxique est au coeur de tous les débats. Je me demandais comment les hommes vivaient cette remise en question de leur valeur. Qui sont les hommes aujourd’hui? Que veulent-ils? Quel rapport entretiennent-ils au sexe, au couple, à l’argent, à la paternité? Que peut-on attendre d’un homme en 2020? Je ne suis ni psychologue, ni sociologue, ni journaliste. Je suis auteure et réalisatrice de documentaires. Alors j’ai fait ce que je sais faire. Je suis partie à la rencontre d’hommes et j’ai recueilli leur parole. Je suis allée les chercher dans des milieux très différents. J’ai interrogé toutes sortes d’hommes: banquier d’affaire, chômeur, agriculteur, policier, homme politique, artiste, homme au foyer… J’ai choisi de me pencher sur les 35-55 ans, célibataires ou en couple qui ont une expérience de la conjugalité et de la paternité et qui ont connu des échecs comme des réussites. J’en ai rencontré 50 et choisi 20 pour ce livre. Ce n’est pas une base statistique. Ces hommes sont nos frères, nos maris, nos ex, nos amants, nos futurs conjoints. Mon objectif en écrivant ce livre n’était pas de provoquer un débat d’idées ni de chercher à établir une vérité sur l’homme interrogé, mais plutôt de l’amener à divulguer une parole libre; lui faire dire des choses qu’il ne raconte jamais. En entamant cette enquête, qui se révèle au fond une quête, j’avais élaboré un questionnaire assez précis qui interrogeait de façon structurée la psyché et le comportement de mes sujets. Et puis très rapidement je me suis rendue compte que le questionnaire encombrait. Si je laissais chaque homme parler de lui-même, il répondrait par lui même à l’essentiel des grandes question humaines, celles qui lui importaient, à cet instant de sa vie. 

Considérez-vous votre démarche comme féministe ? Pourquoi ?

J’ignore si ma démarche est féministe. Mais elle est celle d’une femme, dans toute sa véracité, ses contradictions et sa sincérité. Une femme qui a vécu, voyagé, aimé, perdu, échoué, divorcé, recommencé, et qui se garde depuis de théoriser. Ce qui m’intéressait, c’était d’écouter les hommes, sans parti pris. De découvrir leur ressenti, leur questionnement intérieur, leur peurs, leur désirs, leur secrets aussi. Ce qu’ils pensent mais ne disent jamais. Et pour parler, ils ont parlé! Ils me dévoilent des choses qu’ils ne révèlent ni à leur psy, ni à leur compagne, ni à leurs copains. Seule une femme pouvait les inviter sur ce terrain. Ce livre, je l’ai écrit pour les femmes, pour les hommes. Pour moi aussi, j’avoue. On gagne tous à mieux se connaître. 

Vous parlez «d’adversité hommes/femmes », comment en est-on arrivés là selon vous ?

Etrangement “l’opposition” ou “l’affrontement homme-femme” n’est pas du tout ce qui ressort des témoignages. Je dirais que c’est plutôt l’inverse. On s’aperçoit en écoutant tous ces hommes d’horizons et d’âges différents, qu’ils sont habités avant tout par des problématiques universelles. Le poids de l’enfance, le besoin d’amour, la peur de la solitude, la responsabilité parentale, l’injonction à gagner de l’argent ou à réussir sont parmi les thèmes qui reviennent. Les hommes évoquent pour beaucoup des espoirs qui défient les considérations de genre: être compris, acceptés dans leur sensibilité, rassurés dans leur rôle de mari, de père… Ils confient attendre d’une femme qu’elle soit solide, indépendante, aimante et fiable. Ils souhaitent aussi être désiré autant qu’ils désirent. Certes, les femmes procréent. Leur constitution biologique n’est pas la même que celle des hommes. Mais à entendre ces derniers, à écouter leurs expériences, leurs contradictions et leur fragilité, on est amené à questionner nos différences. On referme le livre en se disant “finalement on fait tous comme on peut”. 

L’égalité est-elle possible ? L’éducation et le dialogue en sont-ils la clé ?

La question de l’égalité homme-femme est complexe et ne se résume pas juste aux droits ou à l’argent, même s’ils sont essentiels. Pour parler avec justesse d’égalité, il faut appréhender le terme dans sa globalité et sa relativité. On ne naît pas égaux. L’amour qu’on a reçu enfant, l’accès au savoir, le conditionnement socioculturel, la santé mentale ou physique, sont des exemples de facteurs qui influencent le cours d’une existence, le rapport “homme/femme” et son “degré” d’égalité. L’égalité, comme la liberté, sont circonstancielles. Au fond seule la fraternité relève d’un choix.

Qui dit égalité, dit souvent équité. Mais l’égalité passe-t-elle nécessairement par l’équité? Le 50/50 dans tout (co-parentalité, partage des tâches ménagères, des responsabilités financières, du temps dédié au travail ou à soi) est “une” approche. Elle convient à certains couples. Plusieurs témoignages donnent à penser que pour d’autres, elle oblige chacun de ses membres à porter tout et trop à la fois. On en revient à la théorie de ce cher Einstein… L’égalité c’est relatif!  Tout comme le dialogue d’ailleurs, qui s’avère souvent dépasser la simple parole. Dialoguer dans l’intimité pas exemple n’est pas toujours une affaire d’éloquence mais de vulnérabilité. Comme l’explique si bien un des hommes interrogé, bien communiquer, c’est évidement s’écouter l’un l’autre, mais c’est aussi “dire qui on est au moment où c’est important pour soi.” Ne pas attendre d’avoir revêtu l’armure pour parler. Et nous de sommes pas tous égaux dans notre aisance à être nous-même ni dans notre capacité à supporter l’état de vulnérabilité dans lequel nous plonge une telle nudité.

J’étais surprise de découvrir que la plupart des hommes interrogés (quel que soit le milieu socio-culturel ou l’âge) adhère à une redéfinition du “masculin”. Je me suis rendue compte que c’est sans doute parce que la majorité des hommes est favorable à l’égalité hommes-femmes et commence à agir au quotidien en ce sens, qu’une fraction délétère est aujourd’hui tenue de rendre des comptes. L’émancipation des femmes ne s’est pas faite de façon hermétique. Les hommes étaient à côté, pour ne pas dire en face. Il semblerait qu’ils se soient par osmose ou par défaut, eux-même émancipés. Si bien qu’ils revendiquent aujourd’hui une part de “féminité”, c’est à dire le droit, selon eux, d’être sensible, vulnérable, maternel et de ne pas répondre aux injonctions contradictoires de la société à leur égard, au modèle du père qui incarne un archétype masculin parfois sclérosant. Les hommes que j’ai interrogé s’avèrent loin des poncifs du mâle dominant et autosuffisant. Ils avouent la pression à devoir assurer sexuellement autant que professionnellement. La question du genre et de la virilité n’est pas une obsession féministe mais une grande question pour les hommes aussi. Etre un homme et la quête de virilité qui en incombe est toujours inscrite dans l’agenda, mais apparemment pas dans leur chair!

Le 21e homme. Enquête en territoire masculin. Aurélie Lévy. Editions Anne Carrière.