[ENTRETIEN] ANN SCOTT : « On vit une ère de crucifixion avec l’internet »

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Ceci n’est ni une interview ni un making-of. C’est un entretien. Un entretien inédit qui court depuis plusieurs mois, entrecoupé de discussions littéraires, découvertes musicales, questionnements sur l’art contemporain ou les rapports humains. De tout cela, cependant, il n’est pas question. Ici, il est question d’écriture. De processus créatif. D’inspiration. De lien aux autres. De rapport à la violence quotidienne. De cinéma. Du regard qu’un artiste pose sur la réalité, voir le réel. Logique, dans la mesure où le roman dont on parle est ciselé par l’époque, ancré dans une violence latente qui imprègne, d’une manière ou d’une autre, le plus grand nombre d’entre nous : celle des attentats. Ce roman, vision architecturale et humaine du monde qui nous voit évoluer, c’est Cortex, écrit par Ann Scott. Débarrassée de son aura  «Superstars», l’écrivain a écrit là son meilleur livre et l’un des (si ce n’est le) meilleurs romans de l’année. Par le sujet, la construction, l’écriture, l’humanité qui se déploie au fil des pages, et le regard d’une écrivain, que l’on peut qualifier de styliste, en connexion permanente avec le bruit du monde qu’elle transforme en mélodie de mots.

 

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© Philippe Matsas

Comment t’est venue l’idée de ce livre ?

J’y ai pensé au moment des Oscars qui ont suivi le 11 septembre, comme tout le monde j’imagine, pas en terme de livre mais d’appréhension. Même si ça semble impossible tant la sécurité est élevée, il y avait quand même la peur qu’Al Qaida cherche à s’attaquer à la culture. Après ils ont été remplacés par l’EI qui n’a pas ce genre de moyens mais c’est quand même resté une appréhension récurrente, et quand un sujet revient sans arrêt dans ta tête, au bout d’un certain temps tu finis par comprendre qu’il y a un livre qui attend, le tout est de trouver l’angle et ça peut prendre longtemps.

Tu as choisi de mettre en scène du terrorisme domestique, pourquoi ? Parce que comme tu viens de le dire les groupes « d’islamistes radicaux » actuels n’auraient pas les moyens d’en perpétrer un semblable ?  

Pas uniquement. Avant tout le sujet était l’importance du cinéma dans nos vies et sa dérive actuelle, en plus de celle de l’internet, de l’obsession pour la célébrité, de l’époque, quoi, et aux Etats-Unis le terrorisme domestique est ce qu’il y a de plus courant. Pour l’instant les attaques islamistes y restent peu nombreuses même si elles font beaucoup de victimes, ces mecs qui rallient l’EI à distance en sont encore à s’harnacher avec des fausses ceintures d’explosifs pour décupler leur menace, très loin des commandos du 11 septembre qui prenaient des cours de pilotage etc. Et puis quand j’ai commencé à travailler sur ce livre il y a 5 ou 6 ans l’EI n’existait pas encore pour nous avec la même force que maintenant, on ne pataugeait pas encore dans la répulsion permanente de leurs saloperies sanguinaires et ça ne démangeait pas d’écrire là-dessus.

Si tu t’attaques à quelque chose d’aussi extrême que la barbarie ou la perversion des mecs de l’EI, ce qui nous intéresserait ce serait la vérité

mots-cle-cortexSi tu écrivais ce roman maintenant, tu pourrais être tentée de le faire sous l’angle du terrorisme  «islamiste » ?

Non. A moins de discuter directement avec un kamikaze, en inventer un pour les besoins d’un roman serait absurde, ce ne serait que de la spéculation et ce serait une création sans intérêt. Un écrivain est censé être capable d’écrire sur tout mais il sait très bien que dans certains cas, à moins d’avoir vécu la chose lui-même ou d’avoir des infos de premier plan, il ne pourra pas décrire ce qui se passe dans la tête du personnage qui la vit. Par exemple jamais il ne pourra deviner ce qui se passe dans le cerveau d’un tueur en série ou dans la chair d’une victime de viol ou de blessure par balles, tout ce qu’il pourra faire c’est étoffer le récit ailleurs pour masquer les passages qu’il ne pourra pas développer, et ce qui manquera sera l’essentiel. Peut-être pas pour le lecteur pour qui ça fonctionnera quand même, mais pour lui qui au final aura écrit sur tous les aspects de l’histoire sauf sur celui qui lui avait donné envie d’écrire l’histoire. Si Le silence des agneaux fonctionne si bien c’est parce que le sujet est l’enquête, pas le cerveau de Lecter. Si Blonde de Joyce Carol Oates est si réussi c’est parce que c’est la vie romancée d’une femme comme on pourrait tous en connaître une, peu importe que ce soit une icône. Alors que si tu t’attaques à quelque chose d’aussi extrême que la barbarie ou la perversion des mecs de l’EI, ce qui nous intéresserait ce serait la vérité, pas ce qu’un écrivain va imaginer. Enfin je trouve.

Est-ce que c’est pour cette raison que le terroriste dans ton roman n’apparaît que brièvement ?

Pas seulement. Je trouvais que ce serait plus fort d’avoir un personnage dont on ne comprend pas le geste, comme c’est presque toujours le cas dans la réalité. Et puis le développer l’aurait fait devenir le personnage central parce que le personnage le plus sombre d’un roman est évidemment toujours le plus intéressant, et ça aurait relégué au second plan les trois autres alors que c’était leurs histoires que je voulais raconter avant tout.

A moins d’avoir un témoignage direct, se contenter de l’imaginer ou de copier une scène de film serait un cache-misère sur le plan créatif

Quel a été l’impact des attentats de Paris et d’ailleurs sur toi, sur ton écriture ? 

Sur l’écriture, aucun je crois parce que la partie de l’attentat était déjà écrite depuis quatre ou cinq ans, mais celui de Charlie m’a fait me dire que le sujet n’était pas complètement aberrant, parce que le matin où c’est arrivé, quand on a commencé à voir les noms des victimes défiler au bas de l’écran de la télé, avec l’entourage au téléphone, en plus de la sidération et du chagrin habituels que déclenchent toujours les drames collectifs, on était hébétés de voir ces noms familiers.

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Les fiches des scènes

Tu choisis de ne pas décrire l’attentat en lui-même, tu décris l’infrastructure, tout ce qui se déclenche autour, pourquoi ? 

De ne pas décrire quoi, le moment où la bombe explose ? Bah là encore, à moins de l’avoir vécu ça me semble impossible de deviner en quoi ça consiste réellement aussi bien visuellement que physiquement. A moins d’avoir un témoignage direct, se contenter de l’imaginer ou de copier une scène de film serait un cache-misère sur le plan créatif. Et à côté de ça aucun des personnages principaux n’est dans la salle quand ça explose, sinon ça aurait impliqué que la deuxième partie comporte des scènes d’opérations, de stress post traumatique sévère etc et je voulais que l’aspect le plus pénible du livre se termine à la fin de la première partie sinon ça aurait été suffocant à lire.


Au final, c’est au milieu du chaos que tu dégages l’humanité de tes personnages, leur singularité. Y aurait-il un endroit où tu crois en l’humanité ? En l’amour ? 

Dans les drames, dans l’entraide. Pour certains ce sera en portant secours donc pendant, pour d’autres ce sera après coup si sur le moment leur instinct les pousse à fuir. L’instinct de survie est vraiment un truc fascinant dont on ne connaît pas le fond ni même les contours tant qu’on n’est pas dans une situation où il se manifeste. On peut supposer que vu notre caractère on aurait tendance à faire ci plutôt que ça mais en fait on n’en sait rien tant qu’on ne l’a pas vécu.

Les gens dont la vocation consiste à porter secours aux autres sont forcément fascinants

Les gens dont le réflexe est d’aider au lieu de se sauver d’abord semblent représenter une minuscule minorité, on le constate souvent en cas d’agressions. 

Si on se mettait tous à regarder ça sous un autre angle, à voir du sens dans le fait d’aider les autres, à trouver important de ne pas se défiler devant ce que la vie nous envoie, et à constater que ça nous construit et nous nourrit bien plus que n’importe quoi d’autre, l’équilibre du monde serait sans doute très différent ! J’imagine que pour chacun ça dépend de si la vie semble ne durer que de la naissance à la mort ou être plus vaste que ça. Pour ceux qui la sentent limitée ou vide de sens, ça n’en a peut-être aucun d’inscrire ses actes dans quelque chose de plus vaste que soi-même, je sais pas. Après c’est sûr que tu peux perdre la vie en en sauvant une autre mais j’imagine que ça a un sens.

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Le plan du roman en cours

D’où l’envie de décrire aussi exhaustivement les secours dans la première partie ?

Les gens dont la vocation consiste à porter secours aux autres sont forcément fascinants, au-delà de leur courage ils ont des connaissances, une compréhension et un savoir-faire vital à la survie ou à la vie tout court, que nous on n’a pas et qui les rendent bien plus essentiels que nous. On peuple la terre et on en jouit mais ce sont clairement eux qui la font perdurer !

Tu supprimes (ou mutiles) la plupart des stars du cinéma américain, quel effet cela fait-il ? 

Je ne crois pas y avoir pensé une seule fois en fait. Bien sûr si tu ne pleures pas en construisant une scène il y a peu de chances que le lecteur pleure en la lisant ! Mais il n’y a pas vraiment d’affect pendant que tu travailles, du moins pas chez moi, tu es focalisé sur la construction, la justesse, l’efficacité, tu ne te dis pas mon dieu je viens de mettre en scène la mort de x ou y, tu pleures juste parce que ça fonctionne ! Puis une fois le livre fini il n’y a plus aucune émotion tellement tu connais ton texte par cœur à force de l’avoir retravaillé des centaines de fois.

si tu ne pleures pas en construisant une scène il y a peu de chances que le lecteur pleure en la lisant

Comment imagines-tu un monde où toutes ces icônes seraient mortes ? 

Je n’y arrive pas sinon le livre aurait eu deux cent pages de plus !

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Les anges gardiens

Qu’ont-elles comme influence, ces icônes, sur toi et ton écriture ? Il y a quelques temps tu as posté une photo sur Instagram de 7 artistes en disant qu’ils t’avaient aidée à te dépasser pour ce livre. 

Ah oui, DeLillo, McQueen, Bowie, Coppola, Miles Davis, Jean Touitou et Francis Bacon, oui ces petites photos étaient sur le mur pendant les derniers mois de travail. Ce sont les personnes que je trouve les plus originales dans leur domaine et elles n’ont toujours écouté que leur voix intérieure pour avancer, et avec ce livre je voulais pour la première fois essayer de trouver la mienne. Autre chose que la vague autofiction parisienne des livres précédents qui venait sans doute plus du vécu et de l’environnement que de la voix intérieure qu’on ne peut commencer à entendre que si tout le reste s’efface pour plonger vraiment en dedans. Si d’autres en ont eu la force, tu peux aussi. Pendant les deux derniers mois je dormais à peine 3 ou 4 heures par tranches de 24h et à chaque fois que j’émergeais, les voir me regarder m’aidait à me relever pour m’y remettre !

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Transmission / Inspiration

On te découvre dans un genre nouveau, proche de l’anticipation.  As-tu envie d’explorer plusieurs types d’écriture ?

Non, juste de rompre avec celui des livres précédents qui tournait en rond.

Est-ce qu’on peut parler d’une démarche d’écriture plutôt américaine ?

Si on trouve que la littérature française est souvent intimiste et un peu autobiographique et que l’américaine privilégie plus la création de pure fiction et le story telling, sans doute.

Es-tu d’accord avec le qualificatif « cinématographique » apposé à ton écriture ? 

Non l’écriture cinématographique est le contraire, minimaliste. Un scénario contient juste les indications essentielles, les gens veulent sans doute dire visuelle.

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Gri-gri


Qu’est-ce qui t’a fait te mettre à écrire à vingt ans, le fait d’avoir lu un livre en particulier j’imagine ? 

La combinaison de plusieurs livres lus le même mois je crois, si je me souviens bien c’était Le démon de Selby, Demande à la poussière de Fante, Junky de Burroughs et Moins que zéro d’Ellis. Mais l’envie est venue un peu avant en écoutant la radio, un après-midi d’été dans un jardin, il y avait un transistor posé dans l’herbe et en entendant Nina Simone chanter Ain’t go no, I got life, je me suis rendue compte que ça racontait une histoire, que je la voyais défiler et je me suis dis wow putain c’est ça que je veux faire !

Si tu ne devais retenir qu’une influence littéraire majeure, de qui s’agirait-il ? 

Je dirais DeLillo depuis un moment mais ce serait injuste pour tout ce que j’ai aimé pendant 20 ans avant de le découvrir. Au début c’était la beat generation, ensuite une phase Capote, puis Stephen King qui pour moi est probablement le meilleur conteur de tous les temps, et il y a un peu moins de dix ans j’ai ouvert Outremonde de DeLillo et depuis je n’ai rien lu qui égale ça pour moi.

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La Divine Comédie

Tu m’as dit en off qu’au départ, tu voulais que la première partie qui constitue l’attentat soit découpée en 100 tableaux comme dans La Divine Comédie de Dante.

Oui j’avais amassé de la matière pour 100 scènes différentes, chaque maillon de la chaîne des secours était représenté, chaque aspect imaginable de ce qui peut entrer en ligne de compte dans un drame de ce genre, aussi bien chez les policiers que les pompiers, les secouristes, les infirmiers, les brancardiers, les ambulanciers, les urgentistes, les médecins, les chirurgiens etc, y compris jusqu’à leur état psychologique les jours suivants après avoir assisté à un tel cauchemar, mais ça devenait indigeste à lire alors j’ai réduis à 22 saynètes comme les 22 chapitres de l’Apocalypse de Jean.

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Inspiration


Ta deuxième partie comporte 17 chapitres et la dernière un seul, est-ce qu’il y a aussi une symbolique genre le fameux nombre du Fils de L’homme ou les 17 bénédictions de la loi juive ou Hamlet qui a régné 17 ans ?!

(Rires) Non je voulais juste qu’au total le livre ait 40 scènes comme le déluge de Noé qui a duré 40 jours, et le jeûne de Jésus dans le désert qui a aussi duré 40 jours.

Pourquoi ces références bibliques alors qu’il n’y en a jamais eu dans tes livres précédents ?

Bah on vit une ère de crucifixion avec l’internet, tout ce qui est montré du doigt, la délation, tout ça, pour le meilleur et pour le pire !

Cortex. Editions Stock. 2017 

Et pour accompagner la lecture, la playlist d’écriture du roman

© Michael Haslim

 

Photos : © Ann Scott (sauf couverture et portrait)

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