Dossier traduction : Raphaëlle O’Brien, traductrice

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Traduit le russe et l’anglais

Comment êtes-vous devenue traductrice ? 

Au fil du temps, par amour de la littérature d’abord, des langues française, russe et anglaise ensuite. Avant même de songer à en faire un métier, il m’est souvent arrivé de m’exercer à traduire des textes courts ou des bouts de textes qui me plaisaient. Après, j’ai eu l’opportunité de traduire un livre fantastique (dans les deux sens du terme), Le Dernier Rêve de la raison de Dmitri Lipskerov, pour une petite maison, les éditions du Revif (qui vient d’ailleurs d’être republié par Agullo éditions), et c’est ainsi que ça a commencé. Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer les fondatrices des éditions Mirobole, qui m’ont confié la traduction de leurs titres russes, et les projets se sont enchaînés depuis.

la traduction procure une expérience tout à fait particulière d’une langue

Quels sont les enjeux spécifiques à la traduction ? Ne traduisez-vous qu’une langue ?

Il me semble qu’il faut être capable de deux opérations mentales liées, mais totalement différentes : être en mesure de saisir au plus près les intentions d’un auteur et savoir reproduire ces intentions dans une autre langue, en l’occurrence le français, avec des procédés qui ne seront pas nécessairement les mêmes. Parfois, ces deux opérations s’enchaînent harmonieusement, presque automatiquement. Mais parfois, quand on butte sur une difficulté, il est nécessaire de les dissocier afin de conscientiser les choses : quel effet l’auteur a-t-il recherché ? comment vais-je le rendre en français ? Je traduis principalement du russe (une langue qui me fascine), mais il m’arrive aussi de traduire de l’anglais (dont j’apprécie sans cesse davantage les subtilités). En fait, la traduction procure une expérience tout à fait particulière d’une langue – on la passe au crible, pourrait-on dire –, qui n’est pas celle que l’on a en la parlant, en l’écoutant ou en la lisant.

Pour rester fidèle au texte, il faut parfois l’adapter, le déformer, comment se passe cet aspect de la traduction ? 

Parfois simplement, parfois difficilement. Quand il s’agit de traduire des realia typiques, au fil du temps et selon la nature du texte, le traducteur met au point une manière de rendre ces éléments compréhensibles à un lecteur français. En revanche, quand il s’agit de rendre des tournures, un style, mais que le français ne permet pas de se calquer sur la VO, l’exercice peut s’avérer fastidieux. Je passe alors souvent par le mot à mot, puis je laisse reposer le passage litigieux et je le relis sur feuille, crayon à la main (je ne sais pas pourquoi, ça ne marche pas sur écran), dans la continuité du contexte, en reformulant jusqu’à ce que toutes les intentions de l’auteur s’y retrouvent. Cela dit, ne l’oublions pas, même si le travail de traduction est solitaire dans ses premières étapes, il devient souvent collaboratif à la fin : l’éditeur français, qui dispose d’un regard neuf que le traducteur ne peut plus avoir, va intervenir à son tour pour lever les ambiguïtés, préciser les intentions…

Le traducteur et sa traduction doivent se faire remarquer aussi peu que possible

Combien de temps dure un travail de traduction sur un livre de 300 pages, par exemple ?

C’est assez variable, en fait. Cela dépend à la fois de la difficulté du texte et de la proximité que je peux avoir avec lui. Si l’auteur a un style assez simple et lisse et qu’il s’inscrit dans un genre plutôt codifié comme le thriller psychologique par exemple, je dirais qu’il me faut deux mois. Mais si le texte est complexe (par le style, les références, le registre…), il me faut parfois deux mois de plus.

Quelles sont les qualités inhérentes à un bon traducteur, donc une bonne traduction ? 

Je pense que tout le monde vous dira la même chose : la discrétion. Le traducteur et sa traduction doivent se faire remarquer aussi peu que possible. Ils ne doivent pas attirer l’attention, ni par des maladresses, des répétitions, des impropriétés, ni en exhibant un style qui leur serait (trop) caractéristique : bien entendu, chacun a ses tournures, ses mots de prédilection, mais il faut se débrouiller, autant que faire se peut, pour disparaître.

Est-il possible de rester 100% fidèle à un texte ? 

Non, bien entendu, mais la trahison doit se faire honnêtement et consciemment.

A quel point êtes-vous familier avec la culture du pays dont vous traduisez les livres ou du pays auquel la traduction est destiné, si vous n’êtes pas de langue maternelle française ?

J’ai étudié le russe à partir du collège et vécu à Moscou pendant deux ans, quand j’étais étudiante, et depuis, outre que j’y retourne de temps à autre, je ne cesse de lire, lire, lire. Pour ce qui est de l’anglais, eh bien, je suis mariée à un Irlandais et nous passons deux mois chaque année dans ce pays magnifique… ceci explique cela.