Dossier traduction : MARIE CHABIN, traductrice

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Traduit l’anglais

Comment êtes-vous devenue traductrice ? 

Je suis entrée en traduction par la petite porte rose de la littérature sentimentale. J’avais en poche mon diplôme de l’ISIT (à l’époque, Institut Supérieur d’Interprétation et de Traduction), j’étais jeune fille au pair en Allemagne et je prospectais à distance pour tenter de décrocher un premier contrat de traduction parce que c’est ce que je voulais faire depuis le collège – mais ce n’est pas simple quand on sort tout juste de l’école et qu’on ne connaît absolument rien ni personne dans le milieu de l’édition. C’était en 1992. De romans à l’eau de rose pure en sagas historico-sentimentales, j’ai fait mes armes et je me suis rapprochée, au fil du temps, de la littérature que j’aime lire.

L’activité traduisante permet à des cultures plus ou moins éloignées de se rencontrer,

Quels sont les enjeux spécifiques à la traduction ? Diffèrent-ils selon les pays, selon vous ? 

L’activité traduisante permet à des cultures plus ou moins éloignées de se rencontrer, de se découvrir et peut-être de mieux se comprendre (là, c’est ma fibre utopiste qui parle  !) Elle porte donc en elle des enjeux humains et socio-culturels, quels que soient les pays concernés. Elle véhicule des idées, des conceptions de la vie et du monde, des sensibilités littéraires, et a en ce sens une fonction fédératrice qui se doit néanmoins de respecter les spécificités de chaque culture. D’autres enjeux plus pragmatiques peuvent entrer en ligne de compte, notamment commerciaux, qui freinent parfois les échanges et la circulation des idées selon les pays.

Le traducteur doit surtout s’attacher à retransmettre, en même temps que le sens, une voix, un rythme, un style dans sa langue maternelle

Pour rester fidèle au texte, il faut parfois l’adapter, le déformer, comment se passe cet aspect de la traduction ? Est-il possible de rester 100% fidèle à un texte ? 

Ah, la fidélité en traduction  ! C’est un vaste débat et c’était aussi le thème des dernières Assises de la Traduction Littéraire avec une belle affiche sobrement intitulée : Infidélités. Comme disait Marguerite Yourcenar: Il en est des traductions comme des femmes: la fidélité, sans autres vertus, ne suffit pas à les rendre supportables. Heureusement que c’est une femme (et quelle femme!) qui a écrit ça…

On dit aussi que traduire, c’est choisir. Sans entrer dans le débat classique et très universitaire des sourciers et des ciblistes, je crois que le traducteur doit surtout s’attacher à retransmettre, en même temps que le sens, une voix, un rythme, un style dans sa langue maternelle. Commencer par bien s’imprégner du texte, de sa spécificité et de sa musicalité, avant de se lancer. Dans la langue cible, la lecture doit être fluide, sans heurt et pour autant, il faut se garder de gommer les éventuelles aspérités propres au style de l’auteur. C’est un véritable travail d’équilibriste  ; on est toujours sur la corde raide. Oui, bien sûr, on peut parler d’adaptation – particulièrement lorsqu’il s’agit de traduire des blagues, des jeux de mots, des calembours – mais certainement pas de déformation: brr, quelle horreur ! Tout au plus transforme-t-on le texte au sens littéral du terme  : à partir du moment où l’on «passe» un roman d’une langue dans une autre, il n’y a – pour autant que le travail soit fait correctement – ni perte ni trahison mais transformation, oui…

Traduire un texte, c’est plonger le lecteur dans l’univers de l’auteur

Pour ma part, je suis plutôt partisane de garder le texte «dans son jus»: pour prendre un exemple très simple qui parlera à tout le monde, dans un roman qui se passe aux États-Unis, je ne traduis pas «Target» (le supermarché) par «Carrefour» ou «Auchan». Dans le contexte, le lecteur français comprendra  ! Dans des cas plus complexes, et ils sont nombreux, on dégote dans notre boîte à outils des techniques qui permettent de trouver des solutions sans dénaturer le texte original.

Traduire un texte, c’est plonger le lecteur dans l’univers de l’auteur, avec des références géographiques et culturelles somme toute assez exotiques. Le processus de traduction en lui-même me  paraît naturel, après une période de rodage de quelques dizaines de pages, le temps de s’immerger dans le texte original, de trouver le ton qui colle au plus près à celui que l’auteur utilise dans sa langue maternelle.

Combien de temps dure un travail de traduction sur un livre de 300 pages, par exemple ? 

Il m’est toujours difficile de quantifier mon travail. Tout dépend de la complexité du roman qu’on traduit – difficultés purement stylistiques, temps passé à se documenter sur tel ou tel sujet pour s’assurer d’employer la terminologie «officielle», vérification de certains éléments factuels, etc. La concentration entre aussi en ligne de compte. Pas facile d’avancer quand les pensées se débinent. Je dirais que mon rythme de croisière est d’environ 150 feuillets par mois. Il faut donc compter deux mois pour un roman de 300 pages… hors la relecture qui représente une somme de travail assez conséquente en ce qui me concerne.

je crois qu’il est important de bien connaître la culture du ou des pays de la langue qu’on traduit

Quelles sont les qualités inhérentes à un bon traducteur, donc une bonne traduction ? 

Faute de pouvoir être «fidèle à 100%», le traducteur se doit d’être loyal envers l’auteur et le texte qu’il traduit. L’activité nécessite aussi une bonne dose de discipline et un goût certain pour l’endurance. Idéalement, il est bon de laisser reposer le texte entre deux relectures. Pour le reprendre quelques jours plus tard, avec un œil à peu près neuf  ; c’est donc un travail de longue haleine. En théorie, il faut aussi faire preuve d’un sens rigoureux de l’organisation car bosser chez soi peut rapidement devenir un enfer quand il faut gérer le boulot, les potes qui débarquent à l’improviste («T’inquiète, je passe en coup de vent… On boit un café, quand même  ?») et les gamins qui se chamaillent juste devant la porte du bureau… Mais bon, je ne me plains pas : je fais un métier que j’aime, c’est déjà pas mal!

A quel point êtes-vous familière avec la culture du pays dont vous traduisez les livres ? 

Ado, j’ai passé plusieurs mois d’été d’abord en Angleterre et ensuite aux États-Unis. J’ai de la famille et pas mal d’amis là-bas et des ami.e.s anglo-saxon.ne.s ici, en France. Pour paraphraser Jean-Paul Dubois, je ne dirais pas que l’Amérique m’inquiète (quoique…) mais plutôt qu’elle me fascine par ses contradictions. Et pour répondre à la question sous-jacente, je crois qu’il est important de bien connaître la culture du ou des pays de la langue qu’on traduit – d’abord parce qu’il est plus facile (et plus plaisant) de travailler dans un univers qu’on aime et puis, plus concrètement, cela permet d’éviter quelques faux sens ou de passer à côté de certaines références propres au pays. À l’heure d’Internet, bien sûr, il devient presque possible de voyager sans bouger de chez soi… Mais rien ne remplacera jamais l’immersion totale  ! D’un autre côté, un correcteur me racontait récemment que certains traducteurs vivant à l’étranger depuis longtemps perdaient tellement le contact avec leur langue maternelle qu’il leur arrivait d’émailler leurs trads de formules assez cocasses – cela dit, personne n’est à l’abri d’un cafouillage, d’où l’importance des relectures et des révisions. En ce qui me concerne, en tout cas, j’aurais du mal à traduire des auteurs originaires de pays que je connais peu ou mal. Ou bien disons que ce serait l’occasion de partir à la découverte de nouveaux horizons – j’adorerais par exemple traduire des auteurs africains anglophones.