Dossier traduction : Maïra Muchnik

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Traduit l’espagnol, le portugais, l’italien

Comment êtes-vous devenu traductrice ? 

J’ai commencé à traduire de la littérature depuis relativement peu de temps, quand il y a six, sept ans le mensuel Books, qui avait fondé sa maison d’édition, m’a confié la traduction d’un roman italien  : La Mariée était en rouge d’Anilda Ibrahimi, auteure d’origine albanaise. C’est en traduisant ce livre, en y prenant un profond plaisir, que j’ai compris qu’après celui-là, il m’en faudrait traduire d’autres. Comme une nécessité. Ce qui est plus difficile à expliquer, et incontestablement plus intime, c’est cette nécessité.

Le traducteur tente de faire fusionner dans son texte sa lecture et son écriture

Quels sont les enjeux spécifiques à la traduction ? Ne traduisez-vous qu’une langue ? 

Je traduis de l’espagnol, qui est ma langue maternelle car je suis d’origine argentine  ; je traduis aussi du portugais et plus rarement de l’italien, langues que j’ai apprises ensuite. Les enjeux sont multiples mais s’il fallait essayer de le dire rapidement, je dirais que le traducteur tente de faire fusionner dans son texte sa lecture et son écriture. En lisant le texte original, on est touché de telle ou telle manière. Et c’est cette émotion de lecture, ce qu’on a ressenti en lisant, qu’on essaie de recréer dans et par l’écriture en français.

Pour rester fidèle au texte, il faut parfois l’adapter, le déformer, comment se passe cet aspect de la traduction ? 

La réponse à cette question découle nécessairement de la précédente. Dans la mesure où rester fidèle au texte, c’est être fidèle à la perception qu’on en a  : c’est rester à l’écoute de cette sensation qui va nous permettre de l’  «  adapter  » ou de le «  déformer  » dans une direction précise et cohérente. Le traducteur, comme l’écrivain, travaille une matière. Cette matière ce sont les mots. Il s’agit de les pétrir, de les assembler pour qu’on entende, dans la traduction, sonner la voix de l’auteur. Il n’y a pas de contradiction entre fidélité à soi-même et fidélité à l’œuvre traduite  à partir du moment où l’on perçoit cette voix.  Adapter, est aussi parfois une question de connaissance de la culture d’origine de l’auteur. Je pense par exemple à un petit défi que nous a lancé récemment Olivier Mannoni, le directeur de l’Ecole de Traduction Littéraire, une excellente formation de deux ans que je suis actuellement  : «  Traduire l’injure  ». Il s’agissait de trouver des exemples d’injures qui, précisément parce qu’elles sont attachées à un contexte culturel particulier, ne sont pas transposables telles quelles. Des injures qui, n’ayant pas d’équivalent faisant référence au même imaginaire, nous oblige à recréer un contexte en français. Pour cela, bien saisir les connotations de l’original s’avère utile.

Il existe autant de traductions d’un texte que de traducteurs.

Combien de temps dure un travail de traduction sur un livre de 300 pages, par exemple ? 

Tout dépend de votre activité. Pour ma part, je partage mon temps entre mon travail d’éditrice en sciences humaines et la traduction littéraire, je suis aussi mère de famille, donc je prends le temps que me laisse l’éditeur  ! Et tout dépend également du texte à traduire, on va peut-être plus vite pour certains que pour d’autres.

Quelles sont les qualités inhérentes à un bon traducteur, donc une bonne traduction ? 

Il existe autant de traductions d’un texte que de traducteurs. La notion de «  bonne  » traduction est donc assez relative. Les traducteurs se prêtent parfois, dans des festivals ou des rencontres, à ce qu’on appelle des «  joutes  »  : on propose à deux (ou plusieurs) traducteurs de traduire un même texte. Ils le font chacun de leur côté, sans se consulter, puis ils confrontent leurs versions face à un public. C’est un jeu vraiment passionnant et fertile. On se rend compte qu’on peut aboutir à deux textes très différents, qui auront chacun leurs partis pris, leurs textures  ; et qu’une traduction, si on la décrète achevée au moment où on est bien obligé de la remettre à l’éditeur pour qu’elle devienne ce livre-là, peut en réalité toujours être remise sur le métier.

A quel point êtes-vous familière avec la culture du pays dont vous traduisez les livres ou du pays auquel la traduction est destinée, si vous n’êtes pas de langue maternelle française ?

Traduisant notamment de l’espagnol, c’est une langue qui est parlée dans de nombreux pays. Pour vous donner un exemple, j’ai traduit récemment un auteur de Guinée équatoriale, le seul pays africain hispanophone. Je me suis évidemment renseignée, j’ai lu, regardé des films, pour approcher un peu ce pays, où je n’ai jamais les pieds et dont j’ignorais tout avant de traduire cet auteur, mais je ne peux pas dire que je suis familière de la culture du pays. Le dialogue avec l’auteur m’a permis de mieux préciser certaines choses mais on traduit avant tout un texte et le plus fondamental pour moi c’est que j’ai été habitée par la poésie et la force de sa langue, qui est la sienne propre, en tant qu’écrivain.