Dossier traduction : Ali Terzioglu & Jocelyne Burkmann


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Comment êtes-vous devenus traducteurs ?

A.T. : J’ai commencé à traduire en 1989, après la lecture d’un recueil de nouvelles, Scènes de Massacres, d’İnci Aral, qui m’a particulièrement marqué. Ensuite, j’ai régulièrement participé à la traduction des textes publiés dans la revue ANKA, revue de littérature turque fondée dans les années 80 par Ataol Behramoğlu, poète et traducteur turc en exil.

J.B. : J’ai commencé à travailler sur un recueil de nouvelles d’Oğuz Atay, En Guettant la Peur, en 2009, en collaboration avec Ali Terzioğlu. Je venais de rentrer en France après trois années passées en Turquie. La littérature et les langues ont toujours été très importantes pour moi, et la traduction d’œuvres littéraires et/ou engagées me permettait de conserver un lien sensible avec ce pays.

L’enjeu principal est de faire connaître des auteurs inconnus en France

Quels sont les enjeux spécifiques à la traduction ? Ne traduisez-vous qu’une langue ?

Actuellement, nous ne traduisons qu’une langue, du turc vers le français.  L’enjeu principal est de faire connaître des auteurs inconnus en France, de créer des ponts littéraires et/ou intellectuels entre ces deux cultures et de participer à la diffusion du travail et de la pensée de certains auteurs et intellectuels de Turquie.

Pour rester fidèle au texte, il faut parfois l’adapter, le déformer, comment se passe cet aspect de la traduction ?

Une première version est d’abord effectuée au plus près du texte de départ, forçant même parfois les limites du français, langue cible. Suit une relecture commune, après un temps de repos, sorte de maturation qui débouche sur une réécriture, avec si nécessaire des adaptations et transformations, utilisant alors tous les moyens expressifs et stylistiques du français, afin de permettre l’adaptation la plus fidèle du texte et des intentions de l’auteur dans la langue cible.

Un bon traducteur (littéraire) doit d’abord être un bon lecteur

Combien de temps dure un travail de traduction sur un livre de 300 pages, par exemple ?

Il est difficile de répondre à cette question. En effet, la traduction d’une œuvre littéraire est faite d’allers et retours entre les deux langues ; il s’agit d’une sorte de modelage textuel, d’un travail de décantation progressif. Cela dépend aussi de la nature et de la complexité du texte, du style de l’auteur, de l’époque à laquelle appartient l’œuvre, et bien sûr du temps consacré quotidiennement à la traduction et/ou des échéances à tenir. Mais à titre indicatif, disons environ 6 mois pour un ouvrage de 300 pages en turc (c’est très approximatif).

Quelles sont les qualités inhérentes à un bon traducteur, donc à une bonne traduction ?

Un bon traducteur (littéraire) doit d’abord être un bon lecteur, doté d’une bonne culture et d’une connaissance approfondie et subtile de ses langues de travail. Il doit souvent faire preuve d’inventivité et d’imagination lors du passage d’une langue à l’autre. Une bonne traduction est un texte qui doit être lu agréablement dans la langue cible tout en conservant la saveur, la musicalité et le souffle discret de la langue de départ.

La « fidélité », ici, se situe plutôt dans la justesse de la restitution du texte original

Est-il possible de rester 100 % fidèle à un texte ?

Non, nous ne le pensons pas. Cela n’est d’ailleurs pas essentiel. La « fidélité », ici, se situe plutôt dans la justesse de la restitution du texte original, de son intention (formelle, expressive, stylistique,…) avec les moyens expressifs propres à la langue cible. Le but étant de trouver la meilleure adéquation possible ; c’est un équilibre délicat et parfois difficile à créer.

A quel point êtes-vous familier avec la culture du pays dont vous traduisez les livres ou du pays auquel la traduction est destinée, si vous n’êtes pas de langue maternelle française ?

A. T. : Je suis de langue maternelle turque et j’ai vécu en Turquie jusqu’à l’âge de 19 ans. Depuis je vis en France, où j’ai suivi des études de Lettres. Je me sens biculturel et bilingue depuis fort longtemps.

J.B.: Pour ma part, c’est en vivant en Turquie que j’ai appris le turc et découvert la littérature et la culture de ce pays. J’y séjourne régulièrement et m’intéresse aussi à l’existence des différentes langues en présence. Je suis de langue maternelle française et allemande, nourrie de différentes cultures et langues depuis fort longtemps.