[CHRONIQUE] M Train

Live fast, Die old

Patti Smith, découverte à 16 ou 17 ans grâce à un père qui écoute ses albums récents avec un certain respect, celui des connaisseurs de rock. Les années passent et Patti s’ancre. Patti et sa poésie deviennent un composant essentiel à mes rêveries. Mes insomnies. Mes longues promenades nocturnes sans but. Mes tentatives de création. Elle est le lien entre les dieux et les mortels, elle a connu la beat génération, elle a connu la factory, elle résume à elle seule l’idée de la beauté androgyne, du féminisme, de tant de concepts… Elle montre avec son exaltation touchante, que la poésie la plus authentique peut se déployer sans ridicule. Quelle peut devenir oxygène. Moteur. Carburant. Espoir.

Les années s’empilent et Patti me rappelle qu’on peut ne pas mourir jeune. Qu’on peut avancer dans la vie sans se renier, sans sacrifier ses aspirations. Elle incarne, figure maternante et féminine, l’évolution positive de la rock star. Oui, on peut cracher sur scène à plus de 65 ans et déclencher une tornade de cris de joie à une Fête de l’Huma bondée sans avoir l’air de « vouloir faire jeune ». En assumant ses rides et ses cheveux blancs, la mélancolie et les souvenirs.

M Train, ce carnet de vie « la carte de son existence », dit-elle, lui ressemble. Ressemble à l’image que l’on a d’elle. Que j’ai d’elle, petite femme qui a appris à avancer, garder la tête haute et se relever des drames sans déni ni faux semblants. Dans M Train, il y a des photos, de ses voyages, de paysages, de détails qui tissent la trame d’un écheveau poétique et créatif. Là où Just Kids revêtait un aspect purement autobiographique, M Train ressemble plus à un carnet de pensées, avec ses chapitrées truffés de souvenirs, d’associations, de références et anecdotes. Son découpage en lieux chéris, où le train de l’écriture nous emmène.

Patti, toujours là, douce et mélancolique, pose un regard à la fois tendre et lucide sur la vie et ses turpitudes, sur les joies et les drames qui alternent et s’entrelacent. Le temps se déroule, song écheveau implacable court sans qu’elle ne cherche à le retenir. Regarder sa vie sans se voiler la face, sans chercher à gommer les deuils, les pertes et les blessures, sans doute est-ce ça, bien vieillir. Avoir le courage du poids de sa vie passée, et une certaine incertitude quand à l’avenir.

Genet, Mishima, Rimbaud, Khalo… Le café de Greenwich où elle a ses habitudes, la tombe de Genet, au Maroc,  Patti Smith rend hommage à ses idoles, ses poètes et écrivains fétiches, ses lieux. A l’âge, à la féminité, ces grandes notions au coeur de la société, au coeur des menaces qui pèsent sur la condition féminine, comme le décrit si bien Camille Laurens dans son excellent nouveau roman. Patti Smith écrit toujours avec ce mélange de classicisme et de pop, oscillant entre rêve et invocation, entre souvenir et observation, entre une référence à Woolf et une allusion à une série américaine.

Sous la plume de Patti Smith, la nostalgie devient moteur, force de vie. On peut donc vieillir sans avoir à mourir jeune, sans vendre son âme non pas à ce pauvre Diable, mais aux divinités du consumérisme et des apparences… Merci Patti !

Les jaloux (comme nous) d’avoir raté ses prestations à Paris peuvent se consoler par ici et aussi par ici, grâce aux Inrocks.

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M Train

Patti Smith

Traduit par Nicolas Richard

Editions Gallimard

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