Claire-Lise Marguier-Boulvard : LE FAIRE OU MOURIR 

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Toujours autant d’actualité dans une société où la différence est systématiquement mise au banc, voir condamnée, « Le Faire ou Mourir » dresse le portrait d’un incompris : Dam, un souffre-douleur comme on en voit dans tant d’écoles et de familles soi-disant unies. Sous une forme de journal sans fioriture, au style franc et dépouillé, mais intelligent et subtil, le roman nous livre la voix de cet ado désemparé qui sera peut-être délivré de la tourmente par Samy et sa bande de jeunes marginaux. Grâce à Samy, Dam apprendra l’amour, et de fil en aiguille à communiquer sa détresse. Mais, aux portes de la tragédie, cela suffira-t-il à sauver Dam de ses démons ? Ce petit trésor d’une centaine de pages, paru aux éditions du Rouergue en 2011, se dévoile comme bien plus qu’une fiction : pourrait-il s’agir d’une sorte de manuel de survie pour ados en mal de vivre ? Il devrait en tout cas être mis entre les mains des écoliers – et aussi, évidemment, entre celles de leurs parents qui bien souvent ne comprennent rien à rien. Depuis, l’auteure, née à Toulouse en 1979, a publié « Les Noces Clandestines » ainsi qu’une trilogie de fantasy, « Intemporia », toujours chez Le Rouergue. Retour sur le roman jeunesse qui a lancé sa carrière.

Interview réalisée par Marc Kiska

Claire-Lise-Marguier-BoulvardPouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à écrire ce livre?

C’était une impulsion. Un mélange de petits riens qui se sont télescopés, agrégés pour donner ce texte. Je n’avais aucune intention de publication, je faisais ma petite cuisine de textes dans mes cahiers en boudant les grands auteurs et la littérature en général, avec pour seule motivation le plaisir que j’en tirais. Souvent des textes sans début ni fin, des rapports entre personnages, des conversations, des petites scènes très courtes.

J’avais un personnage en tête, qui a dû murir de manière inconsciente en écoutant de la musique, en lisant de la poésie par-ci par-là…  Le déclic ça a été ce drame en Allemagne, traité comme un fait divers dans un quotidien. Je ne sais pas comment expliquer ce que j’ai ressenti. J’étais très choquée de voir qu’une vie entière était résumée à quelques lignes et le fait que tout mon entourage prononçait des sentences démesurées pour un gamin de 17 ans n’a rien arrangé. J’ai eu brusquement envie de raconter une histoire qui partirait de ce « fait divers » mais qui remonterait aussi les semaines et les mois pour voir comment on pouvait en arriver là. C’était je crois ma façon d’exorciser l’horreur. Il y avait un coté compulsif dans l’écriture, qui s’est faite sur un temps très court (peut-être une quinzaine de jours). J’ai écrit sans relâche, dès que j’avais un peu de temps au boulot, c’était obsessionnel. Il n’y avait rien de prémédité, pas de plan ou presque, je savais juste où je voulais arriver – au fait divers.

Le roman est paru il y a maintenant 7 ans, comment a-t-il été reçu par les lecteurs et comment avez-vous vécu sa parution? Aujourd’hui est-il toujours aussi présent dans votre vie?

7 ans ??? Déjà ? je ne me rends pas compte.

Il a été accueilli d’une façon que je n’imaginais pas. D’abord par l’éditrice, Sylvie Gracia. C’était… irréel. Au téléphone, je n’arrêtais pas de me demander si elle parlait bien de mon texte, si on n’était pas en train de faire une erreur de personne…  Je ne me sentais pas légitime à être publiée, puisque j’avais écrit sans y penser. Ensuite j’ai reçu des dizaines de témoignages, de mails, des invitations, des courriers de gens qui avaient lu le livre, des articles se sont mis à fleurir sur le net, que des éloges, des critiques enthousiastes, je n’y crois toujours pas. Ça continue. Pas plus tard que cette semaine j’ai reçu un mail d’un lecteur de 17 ans, qui voulait discuter avec moi de cette double fin. Je faisais des rencontres scolaire avec des gamins de 12 ans qui s’étaient posé plus de questions que moi, qui avaient plus de maturité dans un sens, et c’était très enrichissant.

Sinon il y a quand même eu des gens frileux qui ont menacé de se retirer d’un certain prix organisé par des collèges, lycées et librairies, et qui ont fait pression pour que « Le faire ou mourir » ne se retrouve pas dans la sélection. Ils avaient peur des retours des parents, la cause invoquée était la présence de scène de scarifications et de violence, mais vous et moi on sait très bien que c’était l’homosexualité qui était visée. C’était avant la manif pour tous mais ça annonçait déjà la couleur. Bref je suis quand même allée à ce prix avec mon éditrice, on a discuté avec plein de gens ouverts qui faisaient passer le livre sous le manteau à leurs élèves et c’est ce que j’ai retenu…. Pour la petite anecdote, le prix duquel j’ai été censurée a été remis le jour où le clip d’Indochine « Collège Boy » a été interdit de diffusion par le CSA ! J’y ai vu un clin d’œil encourageant !

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Vous êtes une fan d’Indochine, dont vous citez l’extrait d’une chanson au début du roman, vous y remerciez aussi Nicola Sirkis. Dans quelle mesure ce groupe vous a-t-il inspiré? Samy, le personnage « goth » de votre roman est un doux et ténébreux ado, est-ce pour rendre hommage à Indochine et ses fans?

C’est parce que Indochine et ses fans sont inspirants. Il y a un univers graphique et poétique qui m’a touchée, Indo travaille avec des artistes variés, je pense à Valérie Rouzeau, Ana Bagayan, Chloé Delaume, Alice Renavand entre autres. J’étais entièrement plongée dans l’univers de l’album Alice&June, un petit bijou inspiré lui aussi d’un fait divers… C’est pour ça que Dam et Samy sont un mélange d’Alice et de June, mais de tous les autres personnages héros des chansons d’Indo, indépendamment de leur genre.  Et puis les textes tarabiscotés de Nicola me touchent parce qu’ils ne sont pas structurés comme les autres, je ne sais pas l’expliquer. On peut les interpréter de plusieurs manières. Pour moi, ils évoquent des images et des sentiments forts. Et c’est une amie fan d’Indochine qui a insisté pour que j’envoie le texte à un éditeur…

 

On ne ressort pas indemne de votre roman, vous y abordez des thématiques fortes tel que le mal de vivre chez l’adolescent, la scarification, le rejet et la solitude, la recherche d’identité, la domination d’un père macho, etc. Vous a-t-il été difficile de poser cette histoire sur papier?

Oui et non. Ça me soulageait de l’écrire, c’est pour ça que j’ai continué jusqu’à ce qu’il soit terminé, sans m’arrêter. Je dis souvent que Dam et Samy sont des personnages qui m’ont vampirisée. Ils ont une personnalité si forte et si attachante… Mais l’écriture n’était pas une souffrance, même si je ressentais une forme d’urgence à en terminer. Les sentiments de Dam ne déteignaient pas sur moi, en tout cas. Je suis quelqu’un de profondément optimiste ; si je passe par des moments de mélancolie, j’ai toujours la certitude au fond de moi que ça ira mieux, un jour ou l’autre. Je profite plutôt de ces passages pour écrire.

Pour en revenir à l’histoire à proprement parler, le plus difficile ce sont les quelques recherches que j’ai fait sur les scarifications ; je ne voulais pas dire de bêtises sur ce sujet et j’ai cherché des témoignages… la souffrance était très palpable, et il s’agissait de vrais gens, dans la vraie vie, pas de personnages de fiction. C’était le plus éprouvant.

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On a l’impression que votre roman a réellement été écrit par un adolescent. Comment avez-vous réussi à incarner ce garçon désemparé ? 

Si je savais ! J’aurais une recette toute prête et ce serait bien pratique !

On a tous des moments où ça va moins bien, où on ne se sent pas à la hauteur, pas à sa place etc… J’ai juste pensé à ce qu’il arriverait si ces moments duraient. Si je vivais des moments  glorieux et exaltants déguisés en gestes anodins, suivis de descente aux enfers, d’humiliations, les montagnes russes des sentiments, en quelque sorte. Je voulais raconter ça avec des mots simples de tous les jours. Je voulais que tout le monde puisse se retrouver dans ces émotions et dans un certain sens, se questionne sur son propre rôle sur ce genre de drame. Moi je me sentais drôlement coupable en tout cas.

«Le Faire ou Mourir» est donc classé dans la catégorie jeunesse, je pense qu’il a dû, si ce n’est aider, en tout cas apporter du réconfort à certains jeunes dans des moments difficiles. Avez-vous eu des retours d’ados qui se sont identifiés à vos personnages ? Avez-vous reçu des remarques surprenantes, marquantes de la part de lecteurs?

J’ai reçu des mails de personnes qui disaient s’être réconciliées avec des proches par le biais de ce livre, vous imaginez mon émotion. Quelqu’un m’a dit avoir écrit une lettre à son père décédé depuis quelques mois, avoir fait son deuil de cette façon. Ces gens avaient une histoire personnelle difficile, c’était déconcertant de voir à quel point ce qu’on écrit sur un coin de table va un jour impacter ne serait-ce qu’un peu la vie des gens.

Je me souviens de rencontres scolaires avec des ados dits difficiles et qui posaient des questions pointues et sensées, qui m’interrogeaient sans filtre sur ma propre sexualité ou celle de mes enfants, sur ce qu’en pensait mon mari (sic !) C’était de loin le plus passionnant.

Au fil de l’histoire Dam tombe amoureux de Samy et vice-versa. Dans votre roman «Les noces clandestines», il est aussi question d’une relation entre un professeur et un jeune homme. Cette thématique de l’amour entre garçons vous semble chère, pouvez-vous nous en dire un peu plus?

Plusieurs choses sont entrées en jeu, plus ou moins consciemment.

Pour commencer, j’avais envie de prendre de la distance (ce qui a eu l’effet inverse, je ne vous le cache pas !) avec le personnage principal. Avec en arrière-pensée le sentiment de ras-le-bol des questions au sujet de l’histoire vécue, de l’autobiographie, qui est toujours là dès qu’on est une femme qui écrit, comme si on ne pouvait pas écrire des fictions mais seulement relater son expérience personnelle. Dans chaque texte que j’écrivais quand j’étais adolescente, je mettais des filles en scène et immanquablement mes rares lecteurs pensaient que je racontais ma vie. C’était frustrant. D’où le héros masculin.

Ensuite j’étais en train de lire Éric Jourdan, Michel Tournier et Rimbaud. Ceci explique un peu cela, et mes personnages se sont faits un peu tous seuls. Mais oui, c’est récurrent dans mes textes ; dans Intemporia, mon héros, Yoran, est très lié avec Tadeck, et leurs relations sont un peu ambiguës. C’est ce qui m’intéresse, dans les relations entre les personnages, l’ambiguïté. Si je cale un garçon et une fille avec des relations ambiguës, on ne réfléchit pas trop, on est bercé par des représentations hétéros et on ne se pose plus de questions. Quand je dis  « on », en fait c’est surtout « je », qu’il faut comprendre. Si je mets deux garçons ou deux filles, ou un frère et une sœur, l’ambigüité se prolonge plus longtemps, l’impossibilité à trancher, à( re)trouver la norme, à définir le bien et le mal, la « morale »… en plus chacun met le curseur où il veut en fonction de sa propre histoire donc je trouve ça plus intéressant pour moi.

Malgré sa relation avec Samy, Dam ne se considère pas comme homosexuel, ni comme bi d’ailleurs, est-ce parti d’un désir de parler seulement d’amour et de rompre avec la catégorisation ?

Oui, très clairement, alors que je suis (maintenant, mais pas à l’époque de l’écriture du roman) parfaitement consciente d’une nécessaire représentation des diversités dans la littérature. Mais je n’écris pas pour la littérature ou autre, j’écris pour moi. J’avais envie qu’il n’y ait pas de cases, rien de défini ni de sûr, de fixe, d’immuable. Je voulais que ce soit comme l’amour, ou la définition que j’en avais, moi, à un moment M, quelque chose de plus complexe qu’une boite étiquetée, quelque chose de changeant. J’avais l’impression qu’utiliser un certain vocabulaire, nommer les choses très clairement allait cristalliser des représentations, des stéréotypes que je n’avais pas envie de voir émerger. Je voulais garder cette pureté, cette innocence dans les sentiments, loin des questions de société ou politiques (mais ça m’a rattrapée après !)

Avez-vous d’autres sujets récurrents dans votre travail ?

Les histoires d’amour, platonique ou non, celles qui sortent du cadre hétéronormé. Les gens qui se cherchent, qui sont dépendants les uns des autres, qui s’aiment sans pouvoir le définir, l’érotisme sous-jacent,  la sensualité, je suis fan de l’écriture de Marguerite Duras quand elle écrit une vie tranquille » « l’amour »  ou « la douleur ». J’aimerais écrire comme ça !

Quels sont vos projets à venir?

J’ai plusieurs textes commencés sans but. Des personnages, surtout. Une histoire entre un garçon et deux filles liés depuis l’enfance, une histoire entre une femme peintre qui vit un deuil et un adolescent amoureux. Un peu de fantasy aussi, inventer des mondes est laborieux mais assez amusant. J’ai la nostalgie d’Intemporia ! En tout cas, il n’y a pas de sortie programmée.

Pour finir aimeriez-vous faire passer un message à vos lecteurs ?

Je leur dirais merci pour leur soutien, leurs questions. Je doute toujours de mon écriture, de moi en général, et leur intérêt est un grand soutien certains jours !

 

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Le faire ou mourir, de Claire-Lise Marguier-Boulvard. Editions du Rouergue

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