[CHRONIQUE] Celle que vous croyez

Amour et folie en 2.0

Il est des stupéfactions positives qui nous rendent fébriles. Qui nous font parler avec les mains, un peu trop fort quand on essaye de les expliquer autour d’un verre. Le nouveau roman de Camille Laurens est une de ces surprises, une surprise OVNI même. Une véritable tornade. Un chassé-croisé amoureux, un thriller des sentiments, un piège à entrées multiples. Un roman féminin, une histoire de fous menée de main de maître jusqu’au twist Lynchéen.

camille-laurensIl y a de tout ça dans Celle que vous croyez , histoire d’une femme, Claire, qui pour espionner son amant, crée un faux profil Facebook et finit par s’éprendre du meilleur ami de l’amant et jouer avec les identités jusqu’à perdre le contrôle de la situation, jusqu’à ce que le marivaudage virtuel devienne piège dans la réalité. Jusqu’à se retrouver en HP, racontant les faits à son psy, qui va ensuite décortiquer son roman écrit en atelier à l’HP, puis finir le roman en faisant parler un (autre?) personnage de femme qui écrit à son éditeur sur la « réalité » de l’affaire. Dangereuses les liaisons virtuelles, vous avez dit dangereuses ? D’un danger fou, abyssal, qui échappe à la logique et au contrôle, surtout quand on se prend au jeu. Si l’intrigue, très actuelle, soulève un certain nombre de questions sur le rapport au virtuel, aux relations entretenues avec les « amis » Facebook, à ce que cette virtualité nous permet, tout se joue dans la maîtrise époustouflante du récit que déploie Camille Laurens. Elle ne laisse aucune échappatoire à son lecteur. Elle le plonge dans l’histoire, le promène, le ressort, le balade pour le perdre quelques pages plus loin et le récupérer d’un geste. C’est une valse, un combat, un mouvement.

Il est question de féminité, donc, de la place de la femme dans la société. D’âge, de séduction, de désir et de passion, au sens étymologique du terme « patere » : souffrir. Camille Laurens s’inscrit avec brio et élégance dans la lignée de Marguerite Duras, chez qui l’amour n’est jamais dissocié de la souffrance. Pour son féminisme évident, aussi, sa remise en question de la place de la femme dans la société et dans le regard des hommes, deux espaces étroitement liés, pour cette ode à la passion amoureuse, au désir, qui entretient la vie et se nourrit à son propre brasier.

La femme, manipulatrice, serait folle, prisonnière de son mensonge, et l’homme, victime. Puis la définition se floute à la deuxième partie, comme si l’objectif de l’homme, photographe, avait du mal à faire le point. Lecteur, on tangue. La dernière partie, à la manière de cette drôle de boite dans Mulholland Drive, quand on pensait que l’histoire était à sa place, vient faire exploser toutes les certitudes. Qui est qui ? Qui a fait quoi ? Pourquoi ? Qui ? Qui ? Qui existe, ment, écrit, aime, baise, se perd, joue, manipule ? Qui meurt ? Qui est Claire, qui est Camille ? Où est la limite entre le fantasme et la réalité ?

Encore plus : on se demande, où est l’écrivain ? Est-elle indissociable de son héroïne ? Que lui fait-elle porter ? Est-ce son regard sur la société, cette peinture virulente contre le machisme dominant et le mépris affiché des hommes pour le femmes d’un certain âge, est-ce son regard sur l’amour, qui doit se vivre, quitte à détruire, du moment qu’il nourrit la flamme créatrice ?

Camille Laurens manie les signifiants avec autant d’aisance que les mots, jongle avec la psychanalyse et les consonances lacaniennes comme avec les références littéraires dans un esprit à la fois pop et classique. Caméléon, elle se joue d’elle-même en glissant dans ses métaphores et ses descriptions un humour déroutant qui nous fait éclater de rire quand trois ligne plus haut nous trouvaient les mains serrées sur le livre ou les sourcils froncés, en plein suspense ou réflexion, ou identification. Une seconde de relâchement et de franc décalage pour glisser un peu plus dans ce chaos amoureux, cette danse des sentiments. Comme une sarabande, un rituel païen moderne qui se joue et se dénoue à l’aide de la plus grande supercherie de notre époque : Facebook.

Celle que vous croyez n’est pas seulement un bon roman à l’écriture et à la construction ciselées, pas seulement un roman d’une réjouissante fraîcheur. C’est une oeuvre d’art, pour tout ce qu’elle dit d’une époque, tout ce qu’elle pointe. Pour sa beauté.

 

A14387

Camille Laurens

Celle que vous croyez

Editions Gallimard

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2 Comments

  • Bravo pour cette chronique qui me ferait sans aucun doute lire ce roman si ça n’avait pas déjà été fait ! Comme toi, j’ai eu un vrai coup de cœur pour Celle que vous croyez. L’auteure a une maîtrise incroyable associée à une forme de légèreté dans l’écriture qui rend la lecture évidente ! Ton blog est très sympa. Bonne continuation

    • BooKalicious dit :

      Merci de ton messages et je ne peux qu’approuver les (bons) goûts communs… C’est un de mes gros coups de coeur 2016, j’avoue ! Bonnes lectures à toi, merci !

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