Chaîne du livre et pandémie de COVID-19 : récit d’un séisme

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Si aucun secteur, culturel ou industriel, public ou privé, n’est épargné par les conséquences économiques liées à la pandémie de COVID 19, celui du livre s’avère particulièrement touché. En soi, sur le plan financier, et dans l’absolu, sur le plan de son fonctionnement même. Composée de maillons interdépendants, et pour beaucoup, à l’équilibre déjà précaire avant la pandémie, la chaîne du livre a subi un profond séisme. Si pour certains les conséquences sont immédiates et brutales, pour d’autres, elles se feront sentir à moyen terme, et de manière  tout aussi irrémédiable. Entre constats, spéculations, analyse, inquiétude et recherche de solutions, les professionnels du livre tanguent à des degrés différents selon leur chiffre d’affaire. Editeurs, libraires, auteurs, attachés de presse, programmateurs, critiques prennent ici la parole pour exprimer leurs craintes, leurs espoirs mais avant tout permettre à tout un chacun de mieux comprendre la réalité économique d’un secteur. Et, comme un prolongement,  de mieux saisir l’importance des gestes d’achats de la part des lecteurs, ces consommateurs de culture.  

L’annulation de Livres Paris 2020 : une décision sans précédent

La nouvelle tombe dans un contexte national encore flou : alors que des événements sportifs de grande ampleur sont maintenus, Livres Paris, qui devait avoir lieu du 20 au 23 mars 2020, est annulé officiellement le dimanche 1er mars par Vincent Montagne, président du SNE (Syndicat National de l’Edition). Avec des représentants de 50 pays et plus de 160 000 visiteurs en 2019, le plus important salon français dédié à la littérature ne pouvait décemment se maintenir. Sa taille et sa dimension internationale auraient risqué de contribuer de manière dramatique à la propagation du virus, d’autant plus dans un contexte national des plus aléatoires en matière de prévention, notamment au niveau des consignes concernant les masques et le gel hydroalcoolique. L’annulation de Livres Paris siffle en quelque sorte le coup d’envoi des restrictions qui vont s’enchaîner au fil des semaines, et l’entrée dans une période creuse sans précédent pour le secteur du livre. 

6 mois de travail pour 150 rencontres avec 330 auteurs : Gautier Morax, programmateur à Livres Paris, fait les premiers comptes quelques jours après l’annonce, où aucune information n’est encore publiée concernant le remboursement des stands de la part de Reed, l’organisateur de Livres Paris et de plusieurs dizaines de salons tout au long de l’année. Même dans ce contexte, l’annulation plutôt qu’un report lui semble pertinent et respectueux du travail titanesque mis en œuvre : « Le premier impact est intellectuel, c’est la première frustration. Mais on n’a pas prise sur ces choses là » tempère-t-il avant de rappeler qu’il n’y aurait « aucun sens dans le fait de rassembler en septembre par exemple des auteurs qui ont sorti un livre au printemps, au moment de Livres Paris ». 

En charge de la programmation d’autres manifestations, comme le Livrodrome, parc d’attraction littéraire pour adolescents, événement national créé par le CNL (Centre National du Livre) et point d’orgue de l’initiative « Partir en Livre » , Gauthier Morax fait part de ses autres réserves :  « On touche 1500 adolescents par ville traversée, plus de 5 au mois de juillet avec cet événement. On est en pleine discussion avec le CNL. Je suis extrêmement dubitatif sur le fait de maintenir la manifestation. Il y a beaucoup de risques qui restent en jeu, et on ne peut pas se permettre de les prendre. Est-ce qu’on peut prendre le risque d’engager de l’argent public dans cette incertitude ? Il vaut mieux reporter d’un an, c’est plus prudent. »

Se déplacer dans les villes, rencontrer les structures associatives, les éducateurs etc. plus de 4 mois avant un événement : c’est également ça, le travail d’un programmateur. Sans manifestations, pas de programmation, sans programmation, pas de revenus pour ces acteurs invisibles des événements publics. Si finalement Reed remboursera les stands à ses exposants et règlera ses factures à ses partenaires, c’est la menace des mois suivants qui inquiète Gauthier Morax. Le programmateur englobe l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre dans ses inquiétudes. « En termes très terre à terre, les pertes de revenus sont clairement substantielles – ce sont des revenus très importants pour moi – mais il y a des choses bien plus graves que six mois de boulot qui s’envolent. L’heure n’est pas à aux lamentations. Il faut rebondir et anticiper les mois qui arrivent, pour les éditeurs, les auteurs, tout le monde… »

Altruisme et recherche de solutions : des angles d’appuis forts pour la réflexion que mène Gauthier Morax, qui entend mettre à profit le temps imposé par la crise sanitaire pour réfléchir à de nouveaux modèles de partages culturels : « Des modèles qui ne seront pas dans l’interdépendance d’un nombre incalculable d’acteurs. Notamment dans l’exploitation du domaine numérique et dans la simplicité  qu’il permet. C’est souvent dans les moments de crises que s’inventent de nouvelles pratiques. »

Même son de cloche chez Gladys Martinelli, sa consœur à la programmation de Livres Paris, entre autres festivals et salons littéraires : « Il est possible d’imaginer d’autres manières de faire des festivals avec des journaux en ligne, des podcasts, des vidéos tournées via Skype ou What’s App, car cette période de confinement est favorable à la lecture, aux envies de s’informer, de se cultiver, de s’évader. Et puis, nous devons réfléchir à l’après-confinement, moment où tout le monde aura plus envie que jamais de se retrouver, célébrer, fêter la culture et tout ce que nous avons à partager. » 

Comme Gladys Martinelli, Gauthier Morax apparait à la fois optimiste et conscient des difficultés qui seront rencontrées par l’ensemble des intervenants de la chaîne du livre (et toute la population). Il conclut sur une tonalité qui rappelle que nous assistons là à une triste crise structurelle révélée par un phénomène violent :  « Tout n’est pas la faute du Coronavirus. c’est le symptôme d’une crise de modèle et de développement beaucoup plus grave. Dans ce contexte, la question reste la même pour tous : que va-t-il se passer si nous n’avons pas de revenus sur les prochains mois ? » 

Beaucoup de questions sans réponses immédiates 

Programmateurs, donc, mais aussi éditeurs, libraires, auteurs, illustrateurs, distributeurs, mais aussi correcteurs, traducteurs, graphistes, imprimeurs, mais aussi commerciaux, représentants, journalistes, modérateurs, formateurs, bureaux de presse… La chaîne du livre est un véritable écosystème dans lequel les fonctions sont interdépendantes. Affecter un maillon entraine un effet papillon immédiat sur l’ensemble de la chaîne. 

Gladys Martinelli exerce par ailleurs une activité de journaliste littéraire, de pigiste précisément. Dans le domaine de la prescription littéraire, l’incertitude règne tout autant qu’ailleurs : affectée par les interruptions et décalages de parutions, sa fonction et sa pertinence sont remises en question. « Avec le report des parutions, certains supports ont réduit ou arrêté leur parution de sorte que la profession, et particulièrement les pigistes – dont je suis – vont être sérieusement impactés, avec une réduction plus ou moins drastique des collaborations, et ce dans un temps indéterminé. »  

Si les réponses et les enjeux diffèrent, les questions restent les mêmes pour chaque maillon de la chaine : qu’allons-nous devenir ? Comment allons-nous vivre ? Des questions partagées par la plupart des individus à l’échelle nationale, et même internationale. La pandémie a cela de particulier : elle annule les disparités sociales et les hiérarchies entre les secteurs économiques et culturels. Si la réalité et les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous les secteurs, l’incertitude, elle ne connait aucune limite, tout comme l’angoisse qui l’accompagne. 

Confinement, urgence et premiers constats : la filière s’organise

Le 14 mars, la nouvelle, prévisible, tombe officiellement : l’alerte sanitaire passant au stade 3,  les « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays » doivent rester fermés, selon la syntaxe hasardeuse du Premier Ministre (de vive voix, il est logique de se demander, qui des lieux ou du public est non indispensable à la vie du pays). Les magasins de peinture restent ouverts, les librairies ferment, en dépit de l’injonction présidentielle « lisez des livres ». Il n’est donc, à partir du 14 mars, plus possible d’acheter des livres en France. Sauf si l’on s’en remet à des géants connus pour leur mépris des lois économiques et sociales et leur mise en danger de la vie de librairies de proximité. Lisez des livres, d’accord, mais comment ? 

Lorsque Bruno Lemaire tente une percée, osant suggérer que « les librairies sont effectivement un commerce de première nécessité », le SLF, Syndicat Français de la librairie, oppose une fin de non recevoir, après avoir pointé la concurrence écrasante d’Amazon qui, déjà forte tout au long de l’année, va encore s’intensifier pendant le confinement. Méfiance exagérée ou véritable prudence, les connaissances sur le virus et son mode de transmission ne sont pas assez claires (ni connues, peut-être ?) pour que le moindre risque soit pris en matière de santé publique. Le manque des clarté des discours et la finalité d’une énonciation de problème sans pour autant proposer d’alternative laissent planer un vent de confusion sur les intentions du SLF. Lorsque le lecteur se heurte à la porte close de sa librairie, dans un premier temps tout au moins, toute la chaîne du livre se retrouve bousculée, fragilisée, remise en question. Si l’on ne peut plus acheter de livres, qu’advient-il de ceux qui les écrivent, éditent, distribuent, défendent ? Comment vont-ils subvenir à leurs besoins, assurer leur pérennité ? 

Dès le 16 mars donc, les établissements ferment, suspendant pour beaucoup les possibilités de commandes via leur site internet. Jusqu’à nouvel ordre : fermeture, donc aucune rentrée d’argent, donc chômage partiel, suspension des embauches, annulation des participations à des salons, décalage d’inventaire. Aurélie Janssens, libraire à Page et Plume à Limoges et contributrice à Pages des Libraires, espère à ce moment, après ce constat inquiétant, garde une vision optimiste de son métier et de « l’après » tout en restant prudente : “J’espère aussi que ce « manque » forcé montre encore plus à nos clients à quel point nous sommes nécessaires, nos liens sont importants. On voit déjà fleurir de nombreux messages de soutien sur nos réseaux sociaux et ça fait chaud au cœur. Maintenant, il faut que ça se traduise par une présence (et des achats) à la librairie après cette crise. » 

Les institutions au travail : lancement des démarches

Premières mesures officielles, premières réactions des organismes, institutions et syndicats proposés au secteur. La SGDL, Société des Gens de Lettre, le CNL, Centre National du Livre, et le SNE multiplient newsletters, documents et messages d’information à l’intention des professionnels du livre, de même que l’ALCA par exemple, en Nouvelle-Aquitaine. A chaque organisme sont domaine de prédilection. Quand la SGDL s’adresse surtout aux auteurs, dont la précarité est régulièrement abordée et mise en lumière dans les médias grands public, qui voient là une disparition pure et simple d’une grande partie de leur revenus à travers l’annulation des événements et festivals littéraires, le CNL englobe bibliothécaires, libraires, traducteurs, événements dans sa communication et la mise à disposition de contacts directs.

Les institutions réagissent donc, de concert avec le gouvernement : Frank Riester annonce le 17 mars un « premier volet d’aides d’urgences » mis en place par le CNL, à hauteur de 5 M€. Une somme qui s’accompagne de mesures de soutien économique (avec délais de paiements d’échéances, remises d’impôts directs, échelonnement de crédits, accompagnement…), de mesures sociales détaillées pour les employeurs. Effet d’annonce ou véritable politique de soutien, c’est l’avenir qui permettra de faire le point sur la réalité de ces mesures et leur application concrète. 

La réalité des éditeurs : conséquences immédiates et effets rebonds

Les éditeurs appartiennent, de la même manière que les librairies et les auteurs, aux catégories visibles de la chaîne du livre. Si leur fonctionnement interne reste obscur pour le grand public, leur production éditoriale, leur positionnement et leurs productions sont, elles bien connues de leurs lecteurs, familiers ou occasionnels, anciens ou nouveaux. Ils sont confrontés à une situation sans précédent, dont l’impact sera différent selon leur structure. Ainsi, une maison comme Gallimard, qui a déjà ouvert son capital à LVMH, pourra, en cas de grosses difficultés, compter sur une participation un peu plus importante de la part de l’entreprise française, et même se permettre de racheter des maisons plus confidentielles. Mais cet aspect n’est encore qu’au stade de spéculations tandis que certaines maisons voient déjà se profiler les difficultés allant crescendo. 

Chez L’Escampette, maison d’édition bordelaise de près de 30 ans d’existence, Sylviane Sambour et Vincent Jacq commencent par un constat matériel qui parle de lui-même  : « En mars 2019, nous avions réalisé un CA de 4997 € (HT) : nous n’enregistrons en mars 2020 que 125 € (HT) […] Tous les efforts et investissements engagés au cours des six derniers mois pour le lancement des nouveaux livres entre mars et l’été 2020 risque de se solder par une perte sèche. […] Il nous faudra donc reporter certains projets et, trouver provisoirement, pour notre nouveauté de mars, un autre accès aux clients potentiels. » Ni plus ni moins. Cependant, bonne nouvelle pour la maison : elle est éligible aux aides de l’Etat (celle de 1500€ pour les TPE, en tout cas). Si l’Escampette voit arriver avec craintes la rentrée littéraire (que personne n’ose encore remettre en question) pour laquelle ils ont « déjà fixé des objectifs de mise en place et engagé des investissements de promotion », la maison réfléchit déjà au futur : « À moyen et plus long termes, nous allons diversifier nos publications avec des ouvrages moins littéraires et reliés à des thématiques sociétales (environnement, alimentation, climat, économie sociale et solidaire). L’actuelle crise sanitaire risque d’accélérer les prises de conscience et de décisions en ce sens. » Secouée, mise en danger mais forte, la maison considère que « le mieux est de se battre pour que les hypothèses les plus favorables l’emportent. »

Les Forges de Vulcain, qui fête en 2020 ses 10 ans d’existence, aborde la situation avec un mélange de pragmatisme et de dynamisme. David Meulemans, le fondateur et éditeur,  explique son modèle et ses perspectives : « Les forges sont une jeune maison, née en 2010, qui a déjà survécu à plusieurs crises difficiles. Elles sont donc conçues pour survivre à tout. Leurs actifs sont immatériels. Et la structure est économiquement très légère. Nous avons peu de charges fixes. » Un avantage de taille auquel s’ajoute leur « taille très modeste » et leur habitude du télétravail. Résultat : « Nous ne sommes pas entravés sur des questions de productivité. ». Revers de la médaille : ils ne sont éligibles à aucune aide : «  En un sens darwinien, on pourrait dire qu’un de nos avantages passés, quand l’environnement évolue, devient un désavantage, car nous ne serons pas aidés. Mais les libraires, les gros éditeurs, seront aidés. Donc, cela aura un effet positif sur nous. » La maison se distingue depuis plusieurs années par la volonté de produire moins de livres. La question de la production est au coeur des réflexions de David Meulemans pour qui « nous sommes allées un peu trop loin dans la surproduction.» Lui qui aimerait « garder à l’esprit ce critère : tout livre publié doit être absolument nécessaire » voit l’avenir et la recherche de moyens d’adaptation comme l’occasion de concertations et d’échanges avec les autres intervenants, auteurs, traducteurs, imprimeur, diffuseur, distributeur, libraires. « Je pense qu’il faut se concerter entre éditeurs, même si cette concertation est informelle. »

Comme leur nom le laisse entendre, les éditions Le Nouvel Attila brillent par une certaine pugnacité et l’absence de langue de bois. Benoît Virot, leur créateur, voit dans la situation « Une occasion unique pour réfléchir aux limites d’un système de diffusion-distribution mégalomane et gargantuesque. » Si l’accès au livre, notamment via le numérique en cas de pénurie de libraires, reste à questionner, c’est surtout la manière de travailler au sein de l’édition et les limites mêmes du secteur qui sont à repenser de manière urgente :  il faut « Réinventer  la manière de travailler, de produire et de vendre des livres, j’espère, afin de limiter trois choses : 1) le snobisme qui établit des barrières systématiques entre ce qui serait littéraire et ce qui ne le serait pas ; 2) le mépris de la chaîne du livre envers tout ce qui est issu de la sphère internet alors que le produit (du texte) et l’objectif (trouver des lecteurs) est le même ; 3) l’acharnement industriel des éditeurs à produire toujours plus à l’intérieur des canaux déjà sursaturés en temps normal. Il faut absolument varier les supports pour élargir les publics. » Voix forte du paysage de l’édition indépendante, le Nouvel Attila trouve donc dans cette crise à la fois une occasion de se recentrer sur son coeur de métier d’éditeur et l’urgence de questionner le fonctionnement même de la chaîne du livre, 

Situées à Saint-Junien, en Haute-Vienne, les éditions Apeiron voient des jours compliqués se profile avec une perte totale de 19 120€ sur les salons de février, mars et avril, entre Livres Paris, les Escales du Livre à Bordeaux, Etonnants Voyageurs à St-Malo et Lire à Limoges, parmi d’autres. « Nos deux recettes principales sont les ventes librairies et les salons » explique  Yves Chagnaud. Avec un CDI à plein temps et deux bénévoles, la maison risque de devoir licencier et minimiser son activité, en « limitant la participation à quelques salons spécifiques ». Pessimiste sur le partage des fonds et l’application des aides, l’éditeur annonce qu’il a « du mal à croire que les gens qui possèdent, CNL en tête, Sofia et autre administration gestionnaire, vont se décider à partager leur magot ! On récoltera toujours les miettes. » 

Si certaines maisons négocient leur virage dès le début des restrictions sanitaires, l’édition indépendante risque de connaître une grave crise interne, avec des fermetures et dépôts de bilans par dizaines sur les deux prochaines années, conséquences directes d’un équilibre trop précaire et d’une trésorerie fragile. Les organismes comme la pépinière parisienne Fontaine O livres, qui défend la création littéraire et les entreprises engagées pour la faire vivre, se retrouvent d’ailleurs devant une équation complexe : comment accompagner et former en période de confinement ? Gaëlle Bohé, à la direction de la pépinière, explique : « La mission de Fontaine O Livres est de permettre à de petites entreprises de se consolider ». L’existence même de l’association se questionne dans un contexte comme celui-ci « Quand le monde s’écroule, à quoi sert Fontaine O Livres ? C’est à partir de cette réponse que nous allons pouvoir construire un programme fort et cohérent. ». Chez Gaëlle Bohé, qui a fondé également le Prix Hors Concours, le moment est à la réflexion et à la réforme d’une industrie pas tellement plus propre qu’une autre : « L’industrie du livre connaît une spirale de surproduction qui ne profite à personne : ni aux lecteurs, ni aux éditeurs ou aux libraires, encore moins à la planète avec 25 % des livres imprimés qui partent au pilon. Si cette période pouvait permettre de repenser la chaîne du livre, ce serait magnifique. » 

Les événements littéraires : entre incertitudes et adaptation 

Vitrines pour les éditeurs et les auteurs, les salons s’avèrent, pour les professionnels, être de véritables marchés du livre. Si Livres Paris a donc été le premier événement annulé, quid de ceux, nombreux, étalés tout au long du printemps ? Quai du Polar à Lyon, le Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale à Arras ? Comment partager la littérature, favoriser l’échange, la rencontre, le dialogue lorsque l’on ne peut se retrouver physiquement ?  Comment créer du lien social quand il n’y a plus de proximité physique ? Faut-il tout miser sur le numérique et ainsi prendre le risque de transposer une problème vers une solution toute prête ?

De vocation sociale autant que culturelle, le Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras est coordonné par l’association Colères du Présent, incarnée par François Annycke. Le salon a lieu tous les premier Mai, à Arras, et représente le point d’orgue de mois de travail et de dizaines d’autres initiatives : « Nous menons des ateliers d’écriture, des ateliers de lectures, des espaces de débats, permettant à des personnes illettrées ou analphabètes de venir le 1er mai pour écouter des sujets qui ont été préparés, des auteur-e-s qui ont été travaillé-e-s, venir signer un livre créé en groupe, animer un débat autour d’un livre lu collectivement avec des comédiens, et bien d’autres choses. » 

Avant même les interdictions en chaîne et dès le 17 mars, l’association décide de maintenir les paiements à ses intervenants : « Avant même que les institutions demandent aux organisations de payer les auteur-e-s, illustrateur-trice-s, dessinateur-trice-s etc., nous nous sommes dits qu’il fallait assurer leur paiement car iels risquaient le plus de pâtir de la situation. Mais nous ne voulions pas un paiement simple ; nous nous sommes tout de suite dit qu’il fallait continuer à leur proposer de participer à une dynamique, un collectif. Nous avons passé une commande artistique à tous. » Très rapidement, l’appel à création se transforme en  un nouveau projet adapté à la situation actuelle et ancré sur les valeurs de l’association « À Colères du présent, l’idée a été très vite, au contraire, de rebondir. »

Rebondir, oui mais comment ? Dans une région sinistrée d’un point de vue culturel, où beaucoup de citoyens n’ont pas accès à un ordinateur et se trouvent parfois dans des situations économiques complexes : « Supprimer les rassemblements, c’est par définition supprimer les possibilités du lien, ne pas pouvoir faire société, et donc l’impact ici est immédiat. » Culturel, social et politique : le rôle du livre se déploie ici dans toute sa dimension. Et a même un impact sur les commerçants locaux et des dizaines d’autres professionnels, hors chaîne du livre, en plus d’affecter directement les éditeurs qui se voient privés de près de 20 000€ de recette par jour sur le salon comme d’une vitrine privilégiée pour leur catalogue. François Annycke rappelle que « les commerçants d’Arras ont tendance à estimer que les recettes autour du 1er mai correspondent à ce qu’ils peuvent faire en décembre, en plein marché de Noël. Donc les coups, autant que les coûts, sont rudes. »

Déjà en réflexion sur l’après (la thématique du salon est d’ailleurs devenue « Le Monde d’après), François Annycke pense aux multiples impacts de la crise sanitaire. Si l’impact économique n’est plus à démontrer, l’impact social prend différentes formes en affectant les structures économiques, sportives et autres de petite envergure : « Ces structures vont certainement être absolument nécessaires pour recréer le lien entre les gens. Il est donc crucial, sur le plan culturel, artistique, comme social et économique, que l’on puisse trouver des soutiens à ces micro-réseaux. »  Micro-réseau indispensables qui ne passent pas tous nécessairement par le numérique même s’il permet, faute de rassemblement physique, de conserver un lien et un accès gratuit à la culture. Cependant, il ne peut pas tout et ne pourra pas tout en période de confinement et en « après » : « Les acteurs de la culture seront nécessairement très actifs sur la question du dé-confinement des cerveaux. Beaucoup d’actions seront nécessaires pour que puissent s’exprimer les frustrations, les traumatismes éventuels et tous ces vécus parfois difficiles liés au confinement. »

Un après en plusieurs temps, en plusieurs espaces donc, pour le plus important événement littéraire des Hauts de France (40 à 45 000 visiteurs chaque année) qui pense à « ce qui va changer pour nous aussi sur cette la façon d’aborder la culture. Là encore, les choses sont à envisager à plusieurs niveaux de temporalités. » 

Les auteurs et leur actualité : quelles perspectives ?

Déjà pénalisés par l’annulation des salons, les auteurs, qui sont désormais rémunérés pour leurs interventions sur des événements ayant reçu des subventions, le sont encore un peu plus par la fermeture temporaire des librairies. Si une aide est mise à leur disposition, et que la SGDL répond présent pour accompagner leurs démarches, la question de la visibilité de leurs titres demeure une problématique sans possibilité de résolution immédiate. 

Une interruption d’activité éditoriale de quelques semaines, comme c’est le cas au moment du confinement, ne pose pas seulement des questions de gestion et organisation sur le moment. Elle pose également toutes les questions liées à un planning éditorial, aux prévisions de sorties… C’est, en résumé, toute la vie d’une maison qui est remise en cause, voir suspendue et avec, la question des auteurs liés aux maisons. Que publier ? Quand ? Que faire des titres parus juste avant le confinement ? De ceux qui devaient paraître à cette période ? Comment se distinguer dans l’embouteillage à prévoir au moment de la reprise ? Pour les auteurs, la donne n’est pas la même selon la taille de leur maison d’édition et de leurs droits d’auteurs (8% en moyenne en France). Quand certains, publiés par des maisons rendues fragiles au possible par la situation, devront attendre pour toucher leurs droits ou voir leur titre paraître, ceux hébergés par des structures plus importantes passent plus sereinement entre les gouttes. C’est ainsi le cas de Muriel Douru, autrice et illustratrice en plein travail sur un roman graphique politique, dont la parution du prochain livre, prévue à l’automne, est maintenue car jugé « prioritaire ». D’autres auteurs du secteur de la BD, par contre, en plus de voir leurs parutions remises en question, perdent leur « à côté » : interventions dans les établissements scolaires ateliers, cours… et nombreux sont ceux à en vivre. 

Pour Yan Pradeau, dont le dernier livre, « C.Q.F.D. 21 façons de prouver en mathématiques » est paru le 26 février chez Flammarion, « les livres viennent sans date de péremption, le stock est là, il prend la poussière dans les entrepôts et chez les libraires. J’ai bon espoir quand nous retrouverons la lumière du jour. » Si la promo de son essai de vulgarisation mathématique a été brutalement suspendue, l’auteur de s’inquiète pas outre mesure d’une date de péremption de son livre, à l’identité forte. « Nous sommes liés, socialement, les liens sont plus importants que les biens. » Comme beaucoup d’auteurs, Yan Pradeau conjugue l’écriture à une autre activité professionnelle, celle de professeur et fonctionnaire, et annonce ne pas demander à bénéficier des aides proposées aux auteurs : « Je vais bien m’aider tout seul. »

Editeurs et auteurs se retrouvent alors dans une même barque : celle de l’absence de canaux pour la diffusion de leur production. Voir d’absence même de possibilité de diffusion, au sens propre du terme puis que les diffuseurs et distributeurs, maillons invisibles du public et souvent mal connus des autres intervenants de la chaîne du livre, tournent au point mort, voir suspendent leurs activité pour certains. Il s’appellent Union Distribution, Hachette, Interforum, Harmonia Mundi, Pollen, MDS, Les Belles Lettres et permettent aux livres d’être distribués : ce sont eux qui traitent les commandes et les retours des différents points de vente. Réception, préparation et expédition sont leurs tâches principales, ainsi que la réintégration ou la mise au pilon de retours. Leur rôle diffère donc de celui de diffuseur, auquel l’éditeur présente ses titres et qui définit les stratégies de mise en place et de promotion. C’est lui qui fait connaître les titres aux libraires et autres circuits de vente. Très rapidement après l’annonce de la fermeture des librairies, le distributeur MDS a d’ailleurs suspendu toutes ses opérations tandis que les syndicats réclamaient la fermeture provisoire de l’activité depuis plusieurs jours. Une question légitime dans un contexte où s’ils peuvent être écrits et édités, les livres ne peuvent plus être diffusés, distribués ni vendus. 

Bien qu’ils aient été contactés sur recommandations, les distributeurs sollicités pour intervenir dans cet article n’ont pas souhaité se prononcer, ne donnant suite à aucune relance. Dommage qu’un rouage essentiel d’une économie ne souhaite pas saisir l’occasion de s’exprimer sur son fonctionnement.

Dans cette situation très concrète, certains mettent l’accent sur le partage et l’avenir, sur l’urgence d’une réinvention du secteur. Tous les acteurs, quelle que soit leur fonction, leur optimisme ou pessimisme, leur réactivité, leur adaptabilité, leur vision de la situation s’accordent sur un point, crucial à leurs yeux : la nécessité d’une adaptation rapide à la nouvelle donne économique. Recherche de solutions de diffusion des productions littéraires, moyens de communication, adaptation des différents intervenants, remise en question des habitudes de lecture… Des dizaines de questions émergent, bousculant des habitudes et des fonctionnements que beaucoup savaient déjà en décalage mais n’envisageaient pas voir changer concrètement un jour. Le bureau Trames XYZ représenté  ici par Camille Paulian, à la fois bureau d’agents et de presse, fait part d’un espoir de considération que beaucoup partagent : « J’espère que le livre va retrouver sa juste place : un appel vers l’extérieur, mais dans une solitude apaisante qui n’est ni celle de l’enfermement ni celle d’une connexion permanente et sans filtre au monde. »

Et maintenant ? Réinventer l’accès à la lecture et sa pérennisation 

Comment continuer à exister lorsque l’on crée des livres que l’on ne peut pas vendre ? Cette quadrature du cercle, certains éditeurs s’en approprient la géométrie variable. Passée l’onde de choc de la première semaine du confinement, les éditeurs investissent l’espace restreint pour semer les graines d’un rapport nouveau à la lecture. Gallmeister, Actes Sud, Le Diable Vauvert, Serge Safran, Asphalte, Les Fourmis Rouges, Globe, Zulma, Bruno Doucey, L’Agrume… Peu importe leur ligne éditoriale, leur tonalité, leur registre : leurs newsletters deviennent des sources de lectures inédites, d’activités (notamment de la part des maisons jeunesse qui ont redoublé de créativité et convivialité avec de nombreuses activités manuelles et littéraires à faire à la maison). 

Les éditeurs multiplient donc les initiatives, entre inédits gratuits, livres numériques à petits prix (car la rémunération des auteurs et la fabrication, même d’un livre numérique, représentent toujours un coût, quelle que soit la forme finale du projet), bonus, concours d’écriture (comme Le Nouvel Attila avec « Court-Lettrage », appel à textes qui débouchera sur une revue, numérique bien sûr). Les lectures filmées se multiplient, les partages de lectures, les (re)découvertes de titres… Entre lecteurs, éditeurs, bureaux de presse, auteurs, une nouvelle manière d’échanger et de partager ses lectures et coups de coeur se dessine, favorisée par les réseaux sociaux qui prennent soudain une dimension de fond. 

Les librairies s’organisent également, malgré l’interdiction d’ouvrir : les démarches sécurisées, pratiques et efficaces se multiplient, répertoriées au fur et à mesure par le site Je soutiens ma librairie. 

Plongée en pleine crise, l’édition s’illustre par son inventivité et démontre sa richesse : il ne faut que quelques heures pour qu’émergent des idées, des démarches, des débats passionnés, des projets. Si les décisions prises ne font pas l’unanimité au sein de la profession, le livre se distingue comme un vecteur de lien social, et ce même quand le lien social est mis à mal. 

Qu’il s’agisse des initiatives éditoriales, des contenus offerts, des défis et jeux littéraires lancés, une tendance forte se dessine : l’édition, de bout en bout de la chaîne, se questionne. L’enjeu est clair : l’onde de choc est telle qu’il faut s’adapter et se réinventer tout en restant fidèle à ses principes pour avoir une chance de survivre aux prochains mois et aux potentielles prochaines crises. Des éditeurs et acteurs de la chaîne du livre, rassemblés en une tribune inédite publié sur L’Humanité pose d’ailleurs les bases d’une réflexion nouvelle, entre recherche de cohésion, d’unité, de dialogue et de transparence. 

La situation sanitaire, inédite, a donc le mérite, malgré les pertes de chiffre d’affaires annoncées (plus de 30% pour près de 36% des éditeurs, selon une enquête Livres Hebdo réalisée début avril), les reports de sorties (pour 70,8% d’éditeurs), la réduction de la production dès cette année (29,2%), la concentration sur les gros titres et « best-sellers » pour 28,8%, d’amener l’ensemble d’un chaîne qui travaille la plupart du temps dans une parfaite ignorance de ses collègues à envisager son métier et son avenir autrement. Si les conséquences, dramatiques pour près de 25%, au moins, des éditeurs indépendants qui pourraient être amenés à fermer selon Pierre Dutilleul, directeur général du SNE qui annonce une « période longue et difficile pour le secteur », la profession dans son ensemble s’interroge. Publier moins mais mieux, élargir les supports de diffusion, englober l’ensemble des intervenants sans qui la chaîne du livre n’existerait pas… autant de pistes d’exploration qui montrent que la culture, quelle que soit sa forme, est vivante en France et qu’elle est prête à se réinventer, à s’adapter à l’époque qui la façonne. 

La crise, qui de sanitaire s’annonce économique et sociale, aura eu au moins cet aspect positif : (im)poser la question du sens des actes de consommation, même (surtout ?) ceux de de portée culturelle, de la valeur que l’on accorde au travail des autres et la manière dont l’on se situe, soit, que l’on soit acteur ou non d’un secteur. En parlant de Fontaine O Livres et de sa mission, Gaëlle Bohé a ces mots : « La culture est ce qui nous reste aujourd’hui, alors que nous sommes privés de tout. Il est temps de redéfinir sa valeur. » Une mission à la hauteur de la dimension infinie de la culture.

Références

ALCA : https://alca-nouvelle-aquitaine.fr/

Apeiron : https://www.editionsapeiron.com/

CNL : https://centrenationaldulivre.fr/

L’Escampette : https://www.escampette-editions.fr/

Fontaine O Livres : https://www.fontaineolivres.com/

Je soutiens ma librairie : https://www.jesoutiensmalibrairie.com/

Les Forges de Vulcain : https://www.auxforgesdevulcain.fr/

Le Monde d’après : https://monde-dapres.com/

Livres Paris : https://www.livreparis.com/

Muriel Douru : https://murieldouru.fr/

Le Nouvel Attila : http://www.lenouvelattila.fr/

Partir en Livre : https://www.partir-en-livre.fr/

Quai du Polar : https://www.quaisdupolar.com/

Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale : https://www.coleresdupresent.com/salon-du-livre/

SFL : http://www.syndicat-librairie.fr/accueil

SGDL : https://www.sgdl.org/

SNE : https://www.sne.fr/

Trames XYZ : https://www.trames.xyz/

Tribune sur l’Humanité : https://www.humanite.fr/nous-sommes-en-crise-des-maisons-deditions-independantes-prennent-la-parole-688493

Yan Pradeau : http://www.yanpradeau.net/

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