[NOUVELLE] Blanco, par Joshua Mohr

BLANCO

par Joshua Mohr

(Traduit de l’anglais par Tara Lennart & M.Achille)

C’était une blague entre eux. C’était mignon. C’était à eux. « Tu es mon clown », disait-elle. C’était quand ils étaient dans la salle de bain, tous les deux en train de faire leurs masques de beauté, de la crème étalée sur les joues. « Je suis ton clown » disait-il en esquissant des pirouettes maladroites ou en faisant semblant de transformer des ballons en animaux.

Et après, ça n’était pas mignon et il n’était pas son clown et elle en avait tellement marre d’aller jusqu’à son nouvel appartement pour cogner à la porte, en sachant qu’il ne répondrait pas, dieu interdisait qu’il facilite le moindre détail de cette débâcle. Elle sonna à la porte. Elle cria « Josh » et entendit son lent pas traînant sur le linoleum.

La porte s’ouvrit.

« Tu as promis de signer aujourd’hui » dit-elle.

Il portait son peignoir officiel. Il avait été d’un blanc morne avec des nuages bleu clair. Mais il avait fumé avec pendant les cinq derniers mois, l’enlevant à peine, la cendre de cigarette tombant partout dessus et dessinant des nuages d’orage dans le ciel.

« J’ai dit ça ? » demanda-t-il.

« J’ai besoin d’aller au travail, » dit-elle. « Il y en a parmi nous qui ne pouvons pas boire le matin parce que nous avons un job. »

« J’ai eu un travail. J’étais ton clown, tu te souviens? »

Elle lui tendit les papiers. « Signe ça. »

Il traîna les pieds sur le linoléum en faisant demi tour. Il prit son whisky. Il ne s’était pas couché depuis la nuit précédente.

Il ne savait pas l’heure qu’il était, mais il pensait qu’il devait être autour de huit heures, dans la mesure où elle faisait en sorte d’être au travail à 8:45. Il était resté debout toute la nuit, sur le grill. À boire et à faire les cents pas et en sachant qu’elle viendrait aujourd’hui avec les papiers du divorce.

Ceux qu’il ne voulait pas signer.

« Reviens » lui dit-il. Les papiers étaient dans sa main. Il alla dans la cuisine, contourna un angle qui dissimulait un bureau encombré. Elle ne pouvait pas le voir, elle regarda sa montre et secoua la tête en voyant qu’il buvait le matin. À quoi pensait-elle quand elle l’avait épousé ? Pourquoi tombait-elle amoureuse de tous les hommes qui avaient besoin de maternage ?

« Je suis déjà en retard ! » dit-elle.

« Cherche un stylo. »

Il savait très bien où il y en avait un mais il s’en foutait complètement.

Un stylo n’était pas ce qu’il cherchait.

Non, il y avait autre chose.

Quelque chose qu’il avait déjà sorti et laissé en plein centre de la table.

Le Blanco.

Il regarda les papiers.

Mots antagonistes.

Impitoyables.

Dans chaque syllabe une autre représentation de son échec.

Il ne pouvait pas laisser ces mots continuer à exister, et il enleva le capuchon du Blanco, en imbibant ses paumes et frottant ses mains ensemble.

Et comme un enfant en train de peindre avec ses doigts, il en enduisit les pages jusqu’à ce qu’il ne reste plus un mot.

Ensuite il les prit.

Ensuite il souffla dessus.

Pour la première fois depuis des mois, il se sentit satisfait.

« Dépêche-toi » dit-elle.

« J’ai presque fini. »

« Je dois y aller. »

« Voilà ce que j’ai. »

Il termina son whisky et déposa les papiers pour les sécher et encore il prit le Blanco et encore il s’en recouvrit les mains, seulement cette fois il en enduit ses joues, son front, son menton, faisant devenir tout son visage blanc et il prit les papiers encore.

Il dit « Tu te souviens quand j’étais ton clown? » et elle dit « Josh ne fais pas ça », et il vacilla derrière la porte – elle ne pouvait pas encore le voir – et il dit « Je me souviens d’avoir été ton clown et tu m’aimais pour ça et c’est parti de travers, qu’est-ce qui est parti de travers? »

Elle dit « Je ne veux pas avoir cette discussion une fois de plus », et il entra dans la cuisine et hurla « Tu vois, je suis toujours ton clown! » et elle dit « Qu’est-ce que tu fais? » et il lui tendit les papiers, souriant d’un sourire de cirque forcé.

Il dit « Je suis toujours l’homme dont tu es tombée amoureuse! » et lui tendit les papiers et elle vit ce qu’il avait fait, qu’il avait tout effacé sur les pages.

Il avait échoué dans une autre tâche apparemment simple.

Elle dit, « Pourquoi? »

Il dit, « Pourquoi ? »

Elle dit, « Pourquoi? »

Il dit, « Pourquoi ? »

Et ils restèrent là à se poser la même question, une autre question, jusqu’à ce qu’elle parte encore.

 

FIN

Joshua Mohr est un écrivain américain né en 1976. Il est l’auteur d’un certain nombre de romans (Some things that meant the world to me, Termite Parade, Damascus…), de nouvelles (Dressing the Dead), et de textes divers, encore jamais traduits en France. Joshua Mohr enseigne l’écriture à l’université de San Francisco.

joshuamohr

Et pour plus de nuances dans les subtilités d’un divorce en cours : la VO!

Wite-out

It was an inside joke. It was cute. It was theirs. “You’re my clown,” she’d say. This was when they’d be in the bathroom both doing facial masks, cream smeared on their cheeks. “I’m your clown,” he’d say and do clumsy pirouettes or pretend to twist balloon animals.

And then it wasn’t cute and he wasn’t her clown and she was so pissed to be driving over to his new apartment to slam on the door, knowing he wouldn’t answer, god forbid he made one aspect of this whole debacle easy. She rang the doorbell. She yelled, “Josh!” and heard the slow shuffle of his feet on linoleum.

The door opening.

“You promised to sign today,” she said.

He was in his official bathrobe. It used to be stark white with light blue clouds on it. But he’d smoked in it for the last five months, barely taking the thing off, cigarette ash dropping all over it and patterning its sky with storm clouds.

“Did I say that?” he asked.

“I need to get to work,” she said. “Some of us can’t drink in the morning because we have jobs.”

“I used to have a job. I was your clown, remember?”

She held the papers out to him. “Sign these.”

He shambled back across the linoleum, holding the papers. He picked up his whiskey. He hadn’t actually gone to sleep yet from the night before.

He didn’t know what time it was, but thought it about eight, since she usually aimed to be at the office at 8:45. He’d been up all night stewing. Drinking and pacing and knowing she was coming with the divorce papers today.

The ones he didn’t want to sign.

“Be back,” he called to her. The papers were in his hand. He made his way across the kitchen, turned a corner over toward a messy desk. She couldn’t see him and she checked her watch and shook her head that he was drinking in the morning and what was she thinking marrying him in the first place? Why did she fall in love with every man who needed a little mothering?

“I’m already late!” she said.

“Finding a pen.”

He knew right where one was and couldn’t care less.

A pen wasn’t what he was after.

No, there was another item.

One he’d already pulled out and laid dead center of the table.

Wite-Out.

He looked at the papers.

Antagonistic words.

Ruthless.

Every syllable another representation of his failure.

He couldn’t have these words existing anymore, and he took the lid off the Wite-Out, dumping it all over his palm and rubbing his hands together.

And like a child finger-painting, he smeared it all over the pages until there wasn’t one word left.

Then he picked them up.

Then he blew on them.

For the first time in months, he felt satisfied.

“Hurry up,” she said.

“I’m almost there.”

“I have to go.”

“Here’s what I have.”

He finished his whiskey and set the papers down to dry and again he picked up the Wite-Out and again he doused his hands, only this time he lathered his cheeks in it, his forehead, his chin, turning his whole face white and he picked the papers up again.

He said, “Do you remember when I was your clown?” and she said, “Josh, don’t,” and he lurched back toward the door—she couldn’t see him yet—and he said, “I remember being your clown and you loved me and what went wrong, what went wrong?”

She said, “I’m not having this conversation again,” and he turned into the kitchen and screamed, “See, I’m still your clown!” and she said, “What are you doing?” and he held the papers out to her, smiling an exaggerated circus-smile.

He said, “I’m still the man you fell in love with!” and held the papers out to her, and as she saw what he’d done, that he’d erased everything from the pages.

He’d ruined another seemingly simple task.

She said, “Why?”

He said, “Why?”

She said, “Why?”

He said, “Why?”

And they stood there asking the same question, a different question, until she left again.