[Rentrée Littéraire 2016] JULIEN D’ABRIGEON : SOMBRE AUX ABORDS

LA CHRONIQUE

57341Aux abords, à la périphérie, sur la route, aussi. Tout est un peu sombre dans ce roman en patchwork, porté par une bande originale des plus rock : Darkness on the Edge of Town, du Boss Bruce Springsteen. Avec un style poétique et brutal, presque scandé, Julien d’Abrigeon dessine en dix textes une ruralité âpre et violente, un espace de vie où les horizons sont saturés, et l’avenir, morose. L’amour, la peur, l’anxiété sociale et la menace de l’échec planent sur ces personnages qui tentent d’avancer sur le chemin de l’âge adulte, des responsabilités et des embûches.

Amusant ce mélange des univers et des styles pratiqué par Julien d’Abrigeon, fervent défenseur des littératures contemporaines sous toutes leurs formes. D’une part, ce style, cette écriture qui creuse, décrit, sublime les personnages en laissant clairement apparaître leurs failles et leurs paradoxes. De l’autre, cet univers qui rappelle les odeurs de gasoil et les galères des personnages de nouvelles américaines. L’influence de Springsteen, sans doute, chez un écrivain qui a le sens du rythme et de l’observation. Rarement l’écriture rock n’a été aussi ciselée ! Sombre aux Abords – Julien d’Abrigeon. Quidam Editeur

 

L’INTERVIEW


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Le ton de ces histoires est très différent, qu’est-ce qui les a dictées ? 

Je ne peux commencer l’écriture d’un livre qu’après avoir trouvé une « forme » à celui-ci.  Il me faut d’abord l’inventer, l’emprunter… Pour Pas Billy the Kid, j’avais imaginé un livre en forme de boule à facettes, pour Sombre aux abords, j’ai voulu écrire un livre en forme d’album 33t. J’ai donc emprunté ici la forme à un album de Bruce Springsteen de 1978, Darkness on the edge of town. Sans être un concept album, chacune des cinq chansons d’une face fait écho avec celle de la face opposée. Je trouvais intéressant d’employer une forme, celle de l’album, à la fois inédite en littérature et à la fois immédiatement reconnaissable, évidente pour le lecteur. Toutefois, j’ai toujours eu en tête d’écrire aussi pour un lecteur qui ne connait pas cette source, qui s’en moque, qui ignore cette genèse. Le ton de chaque chanson est donc directement emprunté aux textes de l’album, et transposé en Ardèche. Je pars de ces fins canevas que j’essaye de transposer en littérature, sans poursuivre ces ébauches de récits au delà. Après, c’est un univers assez sombre qui est décrit, ce qui change, ce sont les espoirs des héros. Certains espèrent échapper à leur destin, d’autres se sont résignés, se sont perdus ou se cherchent. Enfin, le livre ne reposant pas sur un fil romanesque, j’ai essayé de « tenir » le lecteur autrement, par des changements d’écritures, parfois brusques. On peut se retrouver subitement face à des vers rapides, un style biblique ou proche de la chanson de geste…

Votre écriture est très rythmée, rythmique, écoutez vous beaucoup de musique en écrivant ? 

Le rythme ici vient de deux sources. La première est ma pratique de la lecture publique. Voilà 20 ans que j’écris pour la lecture publique des textes destinés à cela, que je ne publie pas sur papier. Je viens de la poésie-action, de la poésie sonore, milieu dans lequel je suis très actif, notamment avec le collectif BoXoN et mon site, tapin2.org. Je voulais donc, dans Sombre aux abords réconcilier dans mon écriture l’écriture « livre » avec mon écriture « live ». C’est un texte travaillé au gueuloir de A à Z, que j’espère bien défendre en lecture. L’autre source étant bien sûr l’album en question. J’ai voulu transcrire les chansons aussi pour leurs rythmes, la musique. Il y avait là un mélange entre le souffle épique de la musique et le récit de vies ordinaires des paroles qui me semblait intéressant à retranscrire avec des mots seulement. J’ai donc écouté attentivement, tentant de restituer au plus près les crescendos lyriques, les intros de batterie, les coupes, les échos en stéréo… En revanche, pour créer de tels rythmes, il faut étrangement écrire ensuite dans le silence  et recréer la musique seulement avec des mots, des sons, avec la syntaxe et une sorte de versification sauvage de la prose…

Ces gens dont vous parlez, les connaissez-vous ? Font-il partie d’un background familier, ou avez-vous brodé ? 

Non, pas du tout. Ce sont des personnages de fictions empruntés à Springsteen comme il les a lui même empruntés à des films noirs : Out of the past, Gun Crazy,  Badlands… Ces personnages ont tous leur source dans ce cinéma là chez lui, j’en ai donc vu et revu des dizaines et des dizaines… Mais je ne voulais pas mimer une Amérique que je ne connais pas, cela aurait sonné faux, je les ai donc placés en Ardèche, où j’ai grandi. Même si l’article du Nouvel Obs collé correspond à mes années de lycée, je suis toujours très loin d’une écriture autobiographique. Je me suis en revanche énormément inspiré de ces  personnages de  films noirs, de faits divers américains comme celui de Charles Starkweather et Caril Ann Fugate, ou de Pierre Conty en France. Je ne pense pas qu’il y ait une différence entre un laissé-pour-compte américain et son équivalent français. Comme Raymond Depardon photographiant « La France » en employant les cadrages de face des photographes américains, j’ai voulu montrer ces villes moyennes dans lesquelles nous sommes nombreux à vivre, à travailler avec ce regard emprunté aux songwriters américains. Pour le personnage de « Cimenterie », par exemple, j’ai replacé l’usine de la chanson en Ardèche. J’ai donc visité la cimenterie Lafarge au Teil, j’ai fait des recherches pour rendre cela crédible. De même, pour « Rodéos », j’ai recherché quelle voiture serait aujourd’hui l’équivalent en France de la Chevrolet trafiquée de 69 de Racing in the street pour un amateur de courses sauvages… Ces types de personnages sont universels, ils traversent les chansons de gestes, les romans, les films noirs, l’histoire du rock, il faut alors ouvrir les yeux et chercher qui ils sont aujourd’hui, dans nos paysages péri-urbains… On pourrait les comparer aux stations services : sur les photos américaines, le stations services sont toujours formidables, mythiques. En France, elles semblent ordinaires, sans intérêt. Or, elles sont identiques, seul le regard porté change. Voilà ce que j’ai cherché à faire avec ces personnages, les regarder avec empathie, sans misérabilisme ni cynisme.

L’EXTRAIT

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