[RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016] OLIVIER STEINER : LA MAIN DE TRISTAN

LA CHRONIQUE

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C’est fou comme un livre au « je », qui raconte un pan de la vie de son auteur, avec des retours en arrière et des invocations du passé, peut s’avérer ouvert sur l’extérieur, tourné vers les autres, composant une vraie vie ici et maintenant. Ce « je » qui hésite, se livre, se confie, regarde dans le miroir du roman. C’est une forme de nous, de vous, d’appel à l’introspection et à l’ouverture aux autres dans une danse paradoxale, complémentaire.

Olivier Steiner livre avec élégance sa relation à Patrice Chéreau, l’ami admiré, il raconte en jouant avec les focales et les profondeurs de champ, les temps, la temporalité, la réalité et le fantasme. Caméra à l’épaule, caméra au coeur, au corps. En affichant d’emblée l’histoire simple d’une rencontre, d’un début d’histoire amoureuse, il tisse un roman aux motifs entrelacés avec subtilité. Sa jeunesse (« les pleins pouvoirs de la jeunesse), son parcours, ses difficultés personnelles et moments d’errance, son rapport à l’écriture, les rencontres qui ont jalonné sa vie d’artiste et sa vie d’homme…

On y croise l’ombre de Guibert, de Dustan, un peu, une certaine Isabelle, des fous dans une clinique. Le rapport au détail est frénétique, c’est un rapport au monde sous l’angle de l’observation, mais Olivier Steiner se tient toujours un peu en retrait pour s’effacer derrière les faits, sa voix. Car l’auteur a une voix, une sensibilité qu’il déroule sans fausse pudeur ni escroquerie littéraire. On l’écoute avec plaisir, toujours, tendresse parfois, le lecteur est porté par une écriture qui respire, cherche son souffle et se déploie tout en finesse. La main de Tristan – Olivier Steiner. Editions des Busclats

L’INTERVIEW

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Olivier Steiner, portrait à côté d’un autoportrait de Youssef Nabil

 Quels sentiments, quelles volontés président à l’écriture de ce livre ? 

J’ai commencé ce livre l’été dernier soit l’été 2015, celui des migrants et du petit Alyan sur la plage. Je l’ai écrit en trois mois, un an c’est tout proche dans le temps et pourtant c’est une époque qui me donne l’impression d’un pays très éloigné. Il s’est passé tant de choses… Alors voilà, le brouillard, je dirais que  le brouillard fut le sentiment général qui a présidé à l’écriture de ce texte. J’étais hospitalisé, je me souviens que j’ai commencé par noter des choses, comme ça, des choses attrapées au vol…

J’adorerais avoir cette liberté-là, un jour, de pouvoir faire un livre, un roman, qui ne serait fait que de choses pensées vite et mal, sensations brutes et brutales, souvenirs abrupts et imprécis. Des choses saisies dans leur passage, pendant leur passage, conserver leur vitesse tout en les disant, ne rien fixer. Nathalie Sarraute et Virginia Woolf y sont arrivées, Joyce aussi d’une autre façon, Proust bien sûr, Faulkner, Bacon en peinture… On dirait que je vise haut, je ne parle que des stars, c’est aussi parce que la nuit je regarde le ciel.

J’étais donc hospitalisé, je n’allais pas bien, j’allais sur mes 40 ans et je faisais une sorte de bilan douloureusement négatif. La douleur vient du fait qu’on ne voit plus que les choses perdues, elles prennent toute la place, on oublie complètement ce qu’on reçu et qui nous a été donné. C’est un peu ça je crois le mécanisme de la dépression… J’aime beaucoup « Choses vues » de Hugo, que je relis souvent. Je crois que je voulais écrire une variation qui aurait pu s’appeler Choses perdues. Noter et décrire, raconter tout ce que j’avais perdu dans ma vie…

J’ai donc commencé par les choses, l’enfance bien sûr, un certain état de la jeunesse, les objets, certains lieux, puis les êtres. C’est là que le souvenir de Patrice Chéreau est « apparu », très lumineux. Au départ mon intention n’était pas de faire un livre sur lui – quelle horreur – mais plutôt de mettre un peu de distance entre Patrice et moi, un peu d’espace, de l’écriture.

Ce faisant j’ai un peu oublié que je n’allais pas bien – parfois aller mieux c’est oublier qu’on ne va pas bien. Des souvenirs que j’aurais cru complètement oubliés sont revenus à la surface, c’était bien, agréable quoiqu’un peu triste, peu importe j’étais dans une joie nouvelle – je dis bien joie, je fais une grande différence entre la joie et le bonheur. Heureux je ne l’étais pas et je ne le suis toujours pas, je suis parfois dans la joie.

En travaillant ce texte j’avais l’impression de dissoudre des caillots, d’aller vers une certaine fluidité. Ici je pense au mot de Jean Ricardou qui est pour moi comme une sorte de boussole : «Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture. » Dans mon cas l’aventure revient à se jeter à l’eau sans bouée, à s’en remettre à l’eau. Alors je nage, c’est souvent la galère mais la nage a quand même lieu, quand je croise des récifs, je m’y accroche. Les récifs sont des points de coagulation, là où le texte s’arrime, s’ancre. 

Le considérez-vous comme un roman, une auto-fiction, un journal, un hommage ? 

Un peu de tout cela, le fait est que je pense que ces dénominations sont pratiques pour les éditeurs, les critiques et les libraires. J’aime dire texte (tissu et texture ne sont pas loin) mais roman dans le sens que lui donne Pascal Quignard est peut-être la meilleure définition : « Le roman est l’autre de tous les genres. » Cela étant dit La main de Tristan est aussi un clin d’oeil à un genre disparu depuis belle lurette : le tombeau poétique (tumulus latin) qui eut son heure de gloire à la Renaissance. Le tombeau est moins l’élégie du défunt que son effigie, il y a un caractère iconographique et j’ai moins cherché à dire que Patrice Chéreau avait un beau sourire, un sourire comme ci ou comme ça que d’essayer, par l’écriture, de donner à voir quelque chose de ce sourire, de sa présence et de sa singularité. Bien sûr je n’y suis pas arrivé ! Mais c’est vers cela que j’ai tendu. Restituer le caractère présent et vivant d’un être, malgré la mort ou contre la mort, tout contre.

Vous invoquez et évoquez beaucoup de « grands » dans ce livre, en particulier Duras qui revient toujours. Ces invocations sont-elles des jalons, des talismans ? 

Oui, je « name droppe » pas mal, et ce sera peut-être agaçant pour certains lecteurs… Le fait est que j’ai voulu embrasser beaucoup de visages, de personnes, faire entendre plusieurs voix, réunir certains morts et certains vivants, des gens que j’admire, qui m’aident à vivre, à avancer, grâce auxquels je me suis construit, déconstruit et reconstruit : re-co-naissances. C’est pour ça qu’il y a autant de citations. Mais je n’aime pas trop ce terme de « citation », je préfère dire que j’ai voulu laisser parler les autres, les gens que j’aime, c’est aussi « la communauté inavouable », une sorte de famille imaginaire.

Pour ce qui est de Duras on pourrait parler de marotte ! Il y a le nom que je me suis choisis, Steiner… puis j’ai rencontré Patrice Chéreau un soir où il lisait La Douleur avec Dominique Blanc, ensuite il y a eu ce petit voyage que nous avons fait à Trouville… alors Duras a comme plané au-dessus de nous, et ça revenait régulièrement, Duras, comme la marée, la mer.

Mais parler de MD avec Patrice c’était aussi parler d’écriture, il détestait une certaine Duras, celle de la fin, la pythie qui finissait par se plagier elle-même. Le roman selon lui le plus « imbuvable » était Le Ravissement de Lol V. Stein, il me disait : Je n’y comprends rien, mais rien, et pas sûr de vouloir y comprendre quelque chose ! Alors on parlait souvent de Lol, en plaisantant souvent, mais aussi de façon plus sérieuse, je lui disais qu’il y avait là un film magnifique, un film à faire, Le Ravissement, quelque chose à mi-chemin entre son film Intimité et Mulholland drive, je disais que que ce film était pour lui et que je ne voyais qu’Isabelle Adjani pour incarner Lola Valérie Stein… Je rêvais à voix haute. Il souriait, intéressé et sceptique, très septique il levait les yeux au ciel, faisait la moue… Non, vraiment il préférait l’auteur du Barrage et de La Douleur. Mais je crois qu’il était intrigué par cette idée du Ravissement, même s’il voulait rester prudent. Il finit par me dire que ce n’était pas un film pour lui. Mais je revenais à la charge, régulièrement, en fait j’aurais adoré travailler avec lui sur le scénario, une adaptation du Ravissement. Patrice me disait que le cinéma avait bien changé et qu’un tel film n’était plus possible. Un jour je lui ai proposé de lire un chapitre du Ravissement, de l’enregistrer, c’était déjà lui qui faisait la voix du narrateur dans le film de Raoul Ruiz Le temps retrouvé… Nous avons écouté ensemble le résultat, il m’a dit Voilà, ça c’est fait. On n’en parle plus. Alors dans mon coin je me suis « amusé » à faire mon petit film, ma petite adaptation, cela a donné cette vidéo de 18 minutes que j’ai montée avec le plasticien Emmanuel Lagarrigue : « Lola Valérie Stein ». N’ayant pas osé déranger Isabelle Adjani, j’ai fait « jouer » l’autre actrice selon moi capable d’incarner Lol, Marilyn Monroe.

Lola Valérie Stein from Olivier Steiner on Vimeo.

L’EXTRAIT

Il aime parler au plus juste. Il se méfie des grands échafaudages de la pensée, les prouesses intellectuelles, théoriques. Il est intelligent mais n’aime pas les cabrioles abstraites. Il n’aime pas se perdre et perdre du temps. Mais il ne faudrait pas croire qu’il est simplement terre à terre, à ras du sol, il est tout sauf ça. Disons que sa façon de s’élever est toujours terrienne, c’est un sculpteur, il a besoin de s’appuyer sur quelque chose de concret, Rodin. Comme Rodin il arrache les formes en laissant apparaître leur caractère arraché. Avec lui la matière n’est jamais loin, il y a toujours quelque chose de palpable, de lesté, même dans un mouvement ou un regard. Il s’y accroche, s’y agrippe. Donc il parle au plus juste, au plus près du corps, et il sait le faire sans réduire ni les idées ne les faits. 

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